Chronique
SGTM ou comment réveiller 170 milliards en quelques jours
Avec cet engouement, l’image est claire : la Bourse se débarrasse petit À pEtit de son étiquette de club fermé pour devenir un canal de masse.
Cent soixante-dix milliards de dirhams de demande pour une seule IPO. L’équivalent de plus de 8 lignes LGV Casablanca-Tanger, chacune facturée autour de 20 milliards de dirhams. 34 grands stades HassanII à Benslimane, budgétés 5 milliards la pièce.
La moitié de tout l’investissement public prévu par l’État et les établissements publics dans le PLF 2025 (340 MMDH). Et un peu plus de 10% du PIB 2024… Tout ça, concentré sur quelques jours, pour acheter… du papier SGTM. Une IPO de 5 milliards souscrite 34 fois !
C’est la deuxième plus grosse IPO de l’histoire de la place après Maroc Telecom, mais avec un nouveau narratif : là où 2004 avait consacré la grande privatisation «nationale-populaire», 2025 consacre la revanche de l’épargnant marocain sous rémunéré à 2% sur ses comptes sur carnet. Au Maroc, l’argent est bien là, il ne dort plus quand il sent l’odeur du rendement…
Le plus spectaculaire n’est pas seulement le montant, mais la foule. Près de 173.000 souscripteurs, soit la plus forte participation jamais enregistrée à la Bourse de Casablanca. C’est largement au-dessus de l’IPO Maroc Telecom, qui avait attiré 133.847 investisseurs et symbolisait à l’époque l’ouverture de la Bourse aux particuliers. Ce raz-de-marée en dit long sur le nouveau visage du petit porteur.
Depuis 2020, une vague d’introductions (Aradei, TGCC, Akdital, CFG Bank, CMGP, Vicenne, Cash Plus…) a habitué le public à ce type d’opérations, avec des couvertures de 30, 40, parfois 60 fois. Les comptes-titres se sont multipliés : l’AMMC recensait déjà plus de 230.000 comptes à fin 2024, en hausse de près de 19% sur un an.
Avec SGTM, on atteint un ordre de grandeur où, grosso modo, l’équivalent des trois quarts de cette base a participé d’une façon ou d’une autre à la souscription. Bien sûr, certains investisseurs disposent de plusieurs comptes, mais l’image est claire: la Bourse se débarrasse petit à petit de son étiquette de club fermé pour devenir un canal de masse.
Et ce n’est pas un hasard si cette «foule» se réveille maintenant. Depuis la grande régularisation fiscale de 2024, qui a fait remonter à la surface 100 milliards de dirhams d’avoirs non déclarés au fisc, on sait que les liquidités existent. Elles se sont accumulées dans les bilans, sous les matelas, dans l’informel…
La question, à vrai dire, n’a jamais été de savoir s’il y avait de l’argent au Maroc, mais de savoir «où allait-il ?». Quand les dépôts bancaires rémunérés rapportent à peine plus que l’inflation, quand l’immobilier devient cher et moins liquide, l’action cotée redevient une option crédible.
SGTM arrive exactement au bon moment sur ce terrain-là. Un champion national du BTP, emblématique des grands chantiers, avec un historique de croissance réelle et un carnet de commandes alimenté par les mégaprojets de transport, de stades, d’infrastructures liés au Mondial 2030 et les grands projets hydriques de nouvelle génération.
Pour l’épargnant moyen, c’est l’archétype de la valeur solide, lisible, tangible. L’IPO offre en plus une décote, un ticket d’entrée accessible et un storytelling rassurant.
Reste une question qui fâche un peu : comment expliquer que 170 milliards de dirhams de demande se bousculent sur une seule opération, alors que la Bourse peine encore à attirer des introductions en série ? Si la moitié de l’effort d’investissement public annuel peut, en théorie, être mobilisée en quelques jours par des épargnants privés et des institutionnels, qu’est-ce que cela dit de notre système financier, de la capacité de l’économie réelle à absorber cette épargne, visiblement très disponible ?
Cette IPO est donc plus qu’un coup d’éclat : c’est un stress test grandeur nature pour la place casablancaise. Oui, l’argent est là. Oui, la demande est là. Oui, les Marocains ont envie de financer des projets ou de payer un ticket de sortie à un actionnariat historique, quand on leur propose des histoires industrielles crédibles.
La balle est désormais dans le camp des entreprises et des pouvoirs publics. Soit on laisse ces 170 milliards de dirhams s’évaporer vers la rente immobilière ou l’informel, soit on ouvre enfin les vannes des IPO pour transformer cette foule de souscripteurs en véritable classe moyenne actionnariale, un moteur du financement de l’investissement productif. SGTM vient de prouver que ce n’est pas un rêve. C’est juste une question d’offre !
