Chronique
Nos chères contrées où… la chèvre vole !
Puisque le Ramadan est réputé propice à la méditation, alors méditons ! Je planche, quant à moi, sur ce phénomène d’entêtement systématique toujours prospère dans les sociétés arabo-musulmanes où – forçons le trait comme le suggère l’adage arabe
(وَلَـوْ طَـارَتْ مَـعْـزَة) ! – sans l’ombre d’un doute, une chèvre est capable de… voler !
S’il est, en effet, un travers qui fait barrage au libre arbitre au sein de notre chère galaxie arabo-musulmane et, surtout, dans les abysses de notre mental collectif, c’est bien celui du déterminisme aveugle qui ne se soucie d’aucune nuance et ne souffre aucun bémol. Chez les plus bornés d’entre nous, il se présente sous un aspect de jugements de valeur toujours «définitifs», sans appel et sans concession aucune. Tout ou rien, blanc ou noir ! Cet entêtement prend des dimensions désastreuses lorsqu’il s’allie à l’instinct moutonnier.
Je ne sais d’où provient ce trait de caractère obtus qui maudit toute contradiction, quand bien même il cohabiterait avec les vertus de l’hospitalité et de l’abnégation. Aussi ne serait-il pas vain de convoquer le rétroviseur de l’Histoire pour tenter une première explication de ce phénomène ultra-déterministe. Depuis les années 50 du siècle dernier jusqu’à nos jours, le monde arabo-musulman a été dominé par deux écoles idéologiques majeures qui ont façonné la polis, le socius et le mundus imaginalis. D’abord le national-arabisme issu de la Nahda (renaissance arabe) qui sera exacerbé par le nasserisme et le baasisme, puis le rigorisme islamiste sous ses trois grandes lectures que sont le «frérisme», le khoménisme et le wahabisme. Le national-arabisme et le trans-islamisme ont, en effet, enraciné l’absolutisme au plus profond de l’imaginaire arabo-musulman. Durant près d’un siècle, ces deux écoles ont impacté copieusement les programmes scolaires et universitaires, le discours politique, le champ médiatique, la production intellectuelle, la littérature, le cinéma et jusqu’à la musique (chants patriotiques et religieux). Cet endoctrinement à outrance a engendré un mental collectif absolutiste, rétif à tout esprit de compromis. Le «conditionnement pavlovien» et l’instinct moutonnier, son consubstantiel appendice, ont fait le reste. Le résultat de cette longue équipée absolutiste ? Un individu qui peine à exercer son «je», à émerger sous les auspices de la «liberté», dûment jumelée à la «responsabilité», tant il continue à se fondre dans le communautarisme excessif, dans le «nous», dans la «foule». «Ne sort du groupe que Satan !», dit le proverbe marocain.
Gustave Le Bon a mis le doigt sur ce pathos collectif dans sa principale œuvre, «La psychologie des foules». «L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules. […] Aujourd’hui (c’est) la voix des foules qui est devenue prépondérante», écrit-il. Qu’un individu s’entête obstinément, cela importe peu, mais que cet entêtement contamine la foule, là est l’asphyxie démocratique garantie !
Or, les voilà venus les réseaux sociaux qui amplifient à outrance les nuisances de cet unanimisme torrentiel à tous les niveaux de la vie politique, sociale et culturelle.
Aussi, nos jugements demeurent-ils désespérément hâtifs et définitifs, parce que bâtis sur des préjugés. Jacques Lacan eut raison de scinder le mot «pré-jugé». Si la corruption coûte au Maroc près de 5% de son PIB, combien – diantre ! – lui en coûte la non-émergence de l’individu ? L’émergence de l’individu libre et responsable, n’est-elle pas, in fine, la garantie cardinale de la vivacité de la créativité et de l’esprit entrepreneurial au sein d’une nation ?
La puissance des préjugés tapis sous les labels sacro-saints de la tradition, du patrimoine et tutti quanti… est telle qu’aucun argument rationnel ne leur résiste. Et nous voilà toujours, tous, définitivement, sûrs… de tout. Exit la relativité ! Exit cette pauvre Raison qui est, à vrai dire, bafouée avec une assiduité digne du plus pieux des prieurs ! Et que la chèvre s’envole, le poisson marche et le chat aboie, du moment que l’entendement collectif le certifie ! Ajoutez l’entêtement à l’esprit moutonnier, vous obtiendrez la pire mixture de l’aveuglement et de la surdité face à l’appel du libre arbitre.
C’est à ce niveau de la réflexion que l’on peut prendre la mesure de l’effort colossal entrepris au Maroc sur la voie de l’enracinement de la démocratie et de la culture des droits humains. Alors que la Monarchie elle-même se «désabsolutise» crescendo en devenant de plus en plus «citoyenne», comment débarrasser les partis politiques, les syndicats et la société civile des toxines autocratiques ancrées au fin fond du mental collectif ? Comment guérir les leaders de ces outils démocratiques de l’omnipotence du chef et «l’inviolabilité» de sa parole ? Comment universaliser la culture des droits humains à toutes les strates de la pyramide sociale ? Même si la pifométrie simpliste de l’islamo-populisme lui a déjà coûté une bonne décennie, c’est à tout cela que s’attelle le Maroc nouveau depuis près d’un quart de siècle à travers les paradigmes innovants que sont la «normalité démocratique», le «nouveau concept de l’autorité» ou encore la neutralisation politique du champ religieux via sa subordination à la seule Commanderie des croyants.
Cela étant, beaucoup reste à faire par le biais de l’éducation et de la culture afin que le Marocain intègre au plus profond de son être le «sens de l’autre», le respect de l’opinion contraire et l’abandon des jugements de valeur expéditifs.
Wallahou Aâlam, comme dirait l’autre !
