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Chronique

L’ère des revanches

La longue, très longue, expérience accumulée par le Royaume à travers les siècles et même les dernières décennies est une source intarissable d’inspiration en matière de «self défense» géostratégique.

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L’une des caractéristiques les plus effrayantes de la postmodernité est la rapidité de changement des cycles historiques. Une génération ne compte plus trente, mais quatre ans, une ère pas davantage.

À peine sorti d’un confinement multidimensionnel fin 2021, le monde est entré illico presto dans une espèce d’orgie libre-échangiste qui a embrassé tous les continents. D’ores et déjà, tout cela relève du passé.

En cette aube de 2025, le monde semble entrer dans une ère marquée par les revanches tous azimuts. En Europe, l’omnipotence allemande sous Merkel semble déjà relever d’un lointain passé avec une contrée germanique jamais autant éprouvée puisqu’elle vient de connaître deux années consécutives de récession.

A contrario, les pays de l’UE qui furent, précisément sous l’imperium de Merkel, copieusement vilipendés, humiliés et acculés à une impitoyable diète budgétaire, affichent aujourd’hui des indicateurs socioéconomiques frôlant l’insolence. Avec un nombre de touristes léchant le seuil des 100 millions, un taux de croissance de 3,2% et une boulimie d’immigration inédite, l’Espagne prend sa revanche avec un brio difficilement réfutable.

Tout comme la Grèce, dont on avait humilié jusqu’au système démocratique, qui se targue maintenant de ses 35 millions de touristes et qui voit la France emprunter au même taux qu’elle sur les marchés. Une revanche du Sud européen sur un Nord dorénavant miné par les soucis quasi existentiels que lui impose le conflit russo-ukrainien.

Je perçois une autre revanche qui se déploie non loin de nous. Il s’agit du délitement spectaculaire des liens multidimensionnels entre la France et ses anciennes colonies africaines. Cette désagrégation historique est vertigineuse, laissant très peu de temps à l’armée française de plier bagage et guère plus que quelques heures au Quai d’Orsay pour souffler. Le cas sénégalais est édifiant à cet égard.

Aucune opportunité de négocier des modalités plus souples ne fut accordée par les Sénégalais aux Français. Ni même la considération du comput diplomatique français dans l’Ouest africain. Si les pays composant l’Alliance des États du Sahel (AES) y sont allés franco en exigeant que la France déguerpisse avec armes et bagages, les pays de la Cédéao ont franchement exprimé leur volonté de dévisser le dernier relais avec la France qu’est le franc CFA.

Seules les modalités techniques retardent encore ce dévissement. Une revanche que l’Histoire n’est pas près d’oublier.
Il est une autre revanche à laquelle le monde assiste, interloqué, au rythme de la signature de décrets présidentiels proprement ahurissants par un Donald Trump jouissif et triomphant.

En dépit de leur diversité, ces décrets s’inscrivent quasiment tous dans la mise à mort du monde sirupeux où prédominaient le libre-échangisme sous la coupole de l’OMC et le wokisme vénérant le droits-de-l’hommisme tous azimuts.

En lieu et place de ce monde ainsi mis à mort, les décrets trumpiens instaurent le retour au protectionnisme et aux valeurs national-populistes. Et que le plus fort gagne ! Exit le droit international ! Exit les lignes rouges instaurées depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale !

Comme pour une holding, seuls comptent les gains de productivité, la conquête des parts de marché et les résultats financiers. Ainsi, Trump s’est gaillardement assis sur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) du 1er janvier 1994 en imposant des droits de douane de 25% à chacun des deux autres signataires.

Si la Chine fut relativement ménagée (seulement 10%), c’est parce que la dynamo Musk y a des intérêts stratégiques. Le Groenland regorge de richesses minières et abrite la base de défense antimissiles de Thulé ? Il faut vite y aller ! Le canal de Panama retrouve sa nécessité stratégique ? Allons-y !

En moins de deux semaines, Donald Trump a persisté et signé l’essentiel de ses résolutions pour les quatre prochaines années. Une revanche franche, musclée et tonitruante !

Mais la revanche majeure restera celle que la Chine vient de prendre sur un Occident longtemps soûlé de ses propres exploits technologiques. Selon l’Australian Strategic Policy Institute, l’Empire du Milieu est devenu en 2023 le leader mondial dans 37 des 44 domaines technologiques les plus importants.

Cela va de la 5G à la biologie synthétique en passant par la batterie électrique. Le plan «Made in China 2025», lancé en 2015 et campant dix secteurs technologiques prioritaires, a connu sa pleine exécution dès le second semestre de 2023 ! Dernier coup de griffe chinois à la Silicon Valley, le Deep Seek qui se trouve dès son lancement à la tête des téléchargements, laissant loin derrière lui le fameux ChatGPT américain.

Ma génération qui s’était entichée du maoïsme à l’aube des années 70, et qui s’était aperçue plus tard de la situation miséreuse de centaines de millions d’humains en Chine, mesure mieux aujourd’hui l’ampleur de la revanche de ce pays sur l’ensemble de la galaxie occidentale.

À voir de bien près toutes ces revanches qui se multiplient de par le monde, on est tenté de se poser l’incontournable question : et nous alors, où nous situons-nous dans tout ce manège ?

Rappelons tout d’abord que la longue, très longue, expérience accumulée par le Royaume à travers les siècles et même les dernières décennies est une source intarissable d’inspiration en matière de «self défense» géostratégique.

De plus, la doctrine diplomatique marocaine s’est libérée depuis belle lurette des alliances lourdes, trop coûteuses en subordination. Il serait pour le moins présomptueux de ma part de prétendre répondre à la question ci-dessus.

Néanmoins, je peux affirmer sans le moindre doute que le verrou de l’Europe et la clé de l’Afrique qu’est devenu le Maroc trouveront en lui l’inspiration idoine afin que soit pérenne l’inviolabilité du Royaume chérifien !