Chronique
Le marché des récits
Depuis deux ans, quelque chose est en train de changer. Les introductions en Bourse attirent un public toujours plus large. L’actionnaire individuel prend confiance.
Il y a encore quelques semaines, T2S était inconnue de l’immense majorité des Marocains. Soyons honnêtes : combien d’entre nous auraient été capables d’expliquer précisément son activité, son modèle économique ou sa stratégie de développement ? Probablement très peu. Et pourtant, au moment de son introduction en Bourse, 111.149 personnes ont demandé à en devenir actionnaires. Les ordres de souscription ont dépassé 48 milliards de dirhams, soit près de 44 fois le nombre d’actions mises en vente.
Le succès est spectaculaire. Mais il raconte une histoire bien plus intéressante que celle d’une entreprise qui réussit son entrée en Bourse. Pendant longtemps, les Marocains ont investi dans ce qu’ils connaissaient. Un appartement que l’on peut visiter. Un terrain que l’on peut toucher. Un commerce dont on comprend le fonctionnement. La Bourse, elle, restait un univers lointain, parfois perçu comme réservé à quelques initiés.
Depuis deux ans pourtant, quelque chose est en train de changer. Les introductions en Bourse attirent un public toujours plus large. L’actionnaire individuel prend confiance. L’investissement en actions commence à trouver sa place aux côtés de la pierre et de l’épargne traditionnelle. Mais ce qui s’est passé avec T2S est particulièrement révélateur. Car les 111.149 souscripteurs n’ont probablement pas tous passé leurs soirées à éplucher la note d’information de l’opération, à analyser le marché de la medtech ou à comparer les multiples de valorisation avec ceux d’entreprises similaires. Beaucoup n’avaient sans doute jamais entendu parler de T2S avant l’annonce de son introduction. Alors, qu’ont-ils acheté ?
Bien sûr, ils ont acheté une entreprise évoluant dans un secteur prometteur, celui de la santé, porté par des tendances de long terme. Mais ils ont aussi acheté autre chose. Ils ont acheté un récit.
Le récit d’une entreprise en croissance. Le récit d’un secteur d’avenir.
Le récit d’une économie marocaine qui se modernise. Et surtout, le récit selon lequel les dernières introductions en Bourse ont rapidement créé de la valeur pour ceux qui y avaient participé. Au fond, ce phénomène relève autant de la psychologie que de la finance. Nous avons naturellement tendance à croire que ce qui s’est produit plusieurs fois a de bonnes chances de se reproduire.
Les succès récents rassurent. Ils créent une dynamique. Ils attirent de nouveaux investisseurs. Et, parfois, l’introduction en Bourse devient presque, à elle seule, un argument d’investissement. On ne souscrit plus uniquement parce que l’on connaît parfaitement une entreprise. On souscrit aussi parce que l’on croit à l’histoire qu’elle raconte et à l’espoir, nourri par les expériences récentes, qu’elle puisse rapidement créer de la valeur. En Bourse, on n’investit jamais dans le passé. On investit toujours dans un futur raconté. Cela n’a rien d’irrationnel. Une action est, par nature, une promesse. Personne n’investit dans ce qu’une entreprise est aujourd’hui. On investit dans ce qu’elle pourrait devenir demain. D’autres cherchent tout simplement à réaliser une plus-value en quelques jours ou quelques semaines.
Et il n’y a rien de condamnable à cela. Les marchés financiers existent aussi pour cette raison.
Le véritable enseignement de cette introduction en Bourse est peut-être ailleurs. Une culture boursière ne se mesure pas seulement au nombre de souscripteurs. Elle se mesure aussi à leur capacité à distinguer l’engouement de l’analyse.
Une place financière ne devient pas mature le jour où toutes les introductions en Bourse sont massivement sursouscrites.
Elle le devient le jour où les investisseurs cessent d’acheter des IPO… pour commencer à choisir des entreprises. Des modèles économiques. Des équipes dirigeantes. Des projets de moyen et de long terme.
Car une Bourse ne peut durablement reposer sur la seule promesse d’une plus-value rapide. Le jour où une introduction en Bourse n’offrira pas de gain immédiat, ce qui est parfaitement normal sur un marché financier, certains investisseurs pourraient être tentés de tourner le dos à la Bourse aussi vite qu’ils y sont entrés. Ce serait dommage. Car l’actionnaire n’est pas censé être un chasseur de premières séances.
Il est d’abord un partenaire de la croissance des entreprises. Le véritable défi commence donc maintenant: transformer 111.149 souscripteurs… en 111.149 investisseurs.
