Chronique
L’art de perdre son argent
Pendant les semaines de vacances, notre rapport à l’argent change complètement. Mieux encore, il s’inverse.
Il y a quelque chose d’assez fascinant chez le Marocain en vacances. Pendant onze mois, il négocie le prix d’un taxi, compare les assurances, cherche le meilleur taux pour son crédit immobilier et peste contre les dix dirhams que lui facture le gardien de voiture du centre-ville.
Puis arrive juillet. Le voilà qui réserve un hôtel, achète quatre billets d’avion pour la Grèce, l’Italie ou l’Espagne, ou prend la route, dans sa voiture achetée à crédit, vers Agadir, Essaouira, M’diq, Saïdia ou Al-Hoceïma.
Il paie une chambre avec vue sur mer, commande un jus de fruits à 70 dirhams sans broncher, enchaîne les restaurants, les glaces, les excursions et les souvenirs pour toute la famille… avec une sérénité qui ferait presque pâlir son conseiller bancaire. Comme si le budget des vacances obéissait soudain à des lois économiques totalement différentes du reste de l’année.
Pendant quelques semaines, notre rapport à l’argent change complètement. Mieux encore, il s’inverse. Toute l’année, nous cherchons à en gagner, à le faire fructifier, à l’épargner.
En été, nous faisons tout pour le dépenser. Et le plus étrange, c’est que nous le faisons avec le sourire.
Vues sous l’angle de la finance pure, les vacances sont pourtant un investissement désastreux. Vous immobilisez plusieurs dizaines de milliers de dirhams. Si vous êtes indépendant, vous ralentissez votre activité.
Vous augmentez vos dépenses sans espérer le moindre rendement financier. À la fin de l’été, il ne reste plus grand-chose : quelques photos sur un téléphone, un bronzage qui disparaîtra avant la rentrée et, pour beaucoup, un découvert à éponger. Aucun dividende.
Aucune plus-value. Aucun intérêt composé. Tout le contraire de ce que nous essayons de promouvoir dans ces pages «Votre Argent» tout au long de l’année.
Et pourtant, chaque été, des millions de personnes recommencent. Pourquoi ?
Parce qu’au fond, nous savons intuitivement ce que les économistes ont parfois du mal à mesurer : tous les investissements ne produisent pas de l’argent. Certains produisent des souvenirs. D’autres rendent simplement la vie un peu plus légère.
Les vacances nous offrent ce que l’on passe onze mois à chercher sans vraiment le trouver: du temps. Du vrai. Celui où l’on déjeune sans regarder sa montre. Où l’on laisse les enfants commander une deuxième glace sans sortir immédiatement la calculatrice.
Où l’on discute jusqu’à deux heures du matin sur une terrasse en refaisant le monde, comme si le lendemain n’existait pas.
Au fond, nous ne payons pas seulement une chambre d’hôtel ou un billet d’avion. Nous achetons le droit de ralentir.
Le droit d’être paresseux pendant quelques jours. Dans une époque où chaque minute doit être rentable, où chaque loisir devient une performance et où même le sommeil est désormais mesuré par une montre connectée, les vacances sont peut-être le dernier luxe qui consiste précisément à ne servir à rien.
C’est sans doute pour cela que nous les attendons autant. Elles sont probablement le seul investissement dont nous savons, dès le premier jour, qu’il ne nous rapportera pas un dirham.
Et pourtant, c’est souvent celui dont les dividendes durent le plus longtemps.Car il existe des placements qui enrichissent un compte bancaire.
Et d’autres qui enrichissent simplement une vie. L’été nous rappelle, chaque année, que les seconds méritent parfois autant d’attention que les premiers.