Chronique
L’anti-austérité marocaine
La bonne gestion budgétaire ne consiste pas toujours à dépenser moins, mais parfois à dépenser mieux, et à créer les conditions d’expansion pour que l’économie finance elle-même ses ambitions.
On a longtemps appris que réduire un déficit budgétaire relevait du même réflexe qu’un ménage en difficulté : on coupe, on reporte, on se serre la ceinture. Moins de dépenses, moins d’États, moins d’ambitions.
L’histoire économique est pleine de ces cures d’austérité. L’Europe du Sud après la crise de la dette, l’Amérique latine dans les années 80… et, pour le Maroc, le souvenir encore vif du programme d’ajustement structurel imposé à la fin des années 1980.
À l’époque, l’équation était simple et brutale : réduire le déficit en comprimant la dépense publique, geler les recrutements, freiner l’investissement, retarder des projets entiers. L’État se repliait pour rassurer ses créanciers.
La consolidation passait par la contraction. Quarante ans plus tard, le Maroc semble suivre un chemin inverse. Les derniers chiffres des finances publiques racontent, en effet, une trajectoire presque contre-intuitive, un «PAS» d’un nouveau genre.
Le déficit budgétaire s’est replié en 2025 autour de 3,5% du PIB, contre plus de 7% il y a cinq ans, la dette du Trésor amorce une décrue pour descendre à 67% du PIB contre plus de 72% en 2020. Et ce taux pourrait même descendre encore à 64% en 2028 selon les projections du ministère des Finances et les chiffres présentés par Fouzi Lekjaâ au Parlement…
Rien d’exceptionnel en apparence. Sauf que cette amélioration ne s’est pas faite au prix d’un État plus maigre, d’une austérité grecque, française ou italienne. Bien au contraire.
Depuis 2020, et le traumatisme du Covid, jamais l’investissement public n’a été aussi élevé. La masse salariale de l’État non plus, résultat direct des augmentations accordées sous l’effet du dialogue social. Les chantiers de la protection sociale se déploient.
Et toutes les autres dépenses sociales, dans l’éducation, la santé, loin d’être comprimées, se sont élargies comme jamais dans l’histoire du pays. Autrement dit, l’État n’a pas freiné. Il a accéléré.
C’est là toute la beauté de ce paradoxe. Car si l’on remonte seulement quelques années en arrière, le décor était tout autre. Le Covid avait creusé un trou béant dans les comptes publics.
Aides d’urgence, soutien aux ménages et aux entreprises, dépenses de santé, puis subventions pour amortir le choc de l’inflation importée après la guerre en Ukraine, sans oublier les effets répétés de la sécheresse sur la croissance. Le déficit s’était envolé, la dette aussi.
Dans ce contexte, beaucoup auraient parié sur un retour à la vieille recette : serrer la vis budgétaire. Or, la consolidation est venue d’ailleurs. Elle est venue des recettes.
La dynamique fiscale, portée par l’impôt sur les sociétés, la TVA, l’impôt sur le revenu, a dépassé les prévisions. Non pas par magie comptable, mais parce que l’activité a mieux résisté, que l’assiette s’est élargie et que la collecte s’est améliorée.
En clair, l’État a récupéré plus de ressources sans retirer de carburant à l’économie. C’est une différence majeure avec les ajustements classiques que l’on voit un peu partout dans le monde, y compris dans des pays développés qui n’arrivent plus depuis quelques années à faire voter des budgets sans forcing…
Là où l’austérité coupe dans la dépense au risque d’étouffer la croissance, le Maroc semble avoir tenté une autre équation : soutenir l’investissement, maintenir la demande, élargir la base productive… et laisser cette croissance nourrir les recettes.
Une logique presque keynésienne dans l’esprit, mais avec une discipline budgétaire en toile de fond. On pourrait y voir une forme de maturité des finances publiques.
Comme si l’État passait d’une gestion défensive où l’on se contente de colmater les brèches, à une gestion plus stratégique : investir pour agrandir le gâteau plutôt que se battre pour des parts plus petites.
L’histoire montre justement que ce sont souvent ces phases d’investissement public qui redressent durablement les comptes. Les Trente Glorieuses européennes, le New Deal américain, où certains pays asiatiques ont d’abord dépensé pour moderniser, avant d’en récolter les fruits fiscaux.
Le Maroc n’en est évidemment pas là. Les fragilités demeurent, la croissance reste exposée au climat et à la conjoncture internationale, et la trajectoire devra être confirmée. Mais le signal est clair.
Réduire le déficit sans réduire l’État, stabiliser la dette tout en élargissant la protection sociale, investir davantage tout en améliorant les équilibres macroéconomiques… ce n’est pas le scénario le plus fréquent dans le monde actuel.
C’est même une petite «anomalie» positive. Et peut-être une leçon simple : la bonne gestion budgétaire ne consiste pas toujours à dépenser moins, mais parfois à dépenser mieux, et à créer les conditions d’expansion pour que l’économie finance elle-même ses ambitions.
