Chronique
La psychologie du cash
Le billet, au Maroc, n’est effectivement pas un simple moyen de paiement. C’est un symbole de liberté. Une garantie contre la suspicion, le contrôle, les impôts…
Dans un monde où tout devient traçable, le Maroc reste un îlot de liquide. Les chiffres sont éloquents : Plus de 380 milliards de dirhams circulent aujourd’hui hors du système bancaire, un record historique !
C’est presque un quart du PIB national. Derrière cette donnée monétaire, il n’y a pas qu’un comportement économique, mais une psychologie collective, une manière profondément marocaine de vivre son rapport à l’argent, entre méfiance, autonomie et survie.
Le billet, au Maroc, n’est effectivement pas un simple moyen de paiement. C’est un symbole de liberté. Une garantie contre la suspicion, le contrôle, les impôts… Il rassure parce qu’il est concret, palpable, immédiat…
Dans un pays où la confiance dans les institutions financières, et le fisc à leur tête, demeure fragile, où chaque réforme fiscale rime avec nouvelle contrainte, le cash reste le dernier espace où l’on décide encore pour soi.
Cette passion du liquide plonge ses racines dans l’histoire. Des générations entières ont appris à se méfier du système et de l’Administration des impôts. L’histoire du Maroc est en cela riche d’événements de soulèvements de tribus entières contre l’État à cause d’une décision fiscale.
La «Siba» au 19e siècle et au début du 20e siècle a toujours eu pour mèche un impôt décidé par le Makhzen central. Quant à la banque, elle a depuis sa création été perçue comme l’œil de l’État.
Et elle inspire encore la prudence, malgré l’évolution de la société et de l’économie du pays. Aujourd’hui, le contribuable redoute la traçabilité. Chaque virement, chaque facture, chaque paiement par carte est vécu comme une prise de risque fiscal. Résultat : Mieux vaut rester discret, en cash.
Cette méfiance n’est pas qu’irrationnelle, il faut le dire. Dans un pays où la fiscalité reste perçue comme inégalement appliquée, l’argent liquide devient un moyen d’équilibrer les rapports.
L’artisan, le médecin, le commerçant ou le promoteur immobilier y voient une zone grise de justice spontanée, un moyen de reprendre la main sur un système qu’ils jugent injuste. Le cash devient alors un bouclier contre l’impôt, contre la bureaucratie, contre le soupçon. Un moyen de se faire justice.
Dans les souks, les chantiers, les cabinets médicaux, les garages ou les salons de coiffure et de beauté, le liquide règne ainsi en maître. Il circule vite, sans trace, sans impôt. C’est la monnaie du réel, celle qui échappe à la paperasse, qui règle le quotidien sans l’intermédiaire d’un serveur ou d’une application.
C’est aussi, pour des millions de Marocains, le seul lien tangible avec l’économie nationale, là où la banque, la Bourse ou la fintech restent des mondes parallèles réservés aux initiés.
Et puis, il y a le rapport charnel au billet. Le 200 dirhams plié dans la poche, le geste du paiement de main à main, la satisfaction du “tout est réglé”…
Dans une société où l’argent s’affiche sans se dire, le liquide est un langage en soi ou, comme dirait un expert d’économie monétaire, un instrument de confiance directe. Il crée du lien, il scelle une promesse, il donne une existence concrète à la transaction. La carte bancaire anonymise, le cash, lui, humanise… C’est là toute la différence.
Mais cette culture du liquide a un prix. Elle entretient l’opacité, limite l’accès au crédit, ralentit la modernisation financière du pays, et réduit la capacité d’investissement de l’État et du secteur privé. Elle nous coûte en croissance, en transparence, en équité…
Car plus l’argent circule hors circuit, plus il échappe à la redistribution. C’est tout le paradoxe du Maroc : Un pays où l’on épargne beaucoup, mais où l’argent dort mal.
Face à cela, les appels à la bancarisation et à la digitalisation se multiplient. Le paiement mobile, les wallets, les plateformes bancaires numériques tentent de séduire les Marocains. Mais en utilisant des arguments techniques.
Or, la vraie bataille n’est pas opérationnelle ou technologique. Elle est psychologique et fiscale. Tant que la banque sera perçue comme un outil de contrôle, tant que la fiscalité ne semblera pas équitable, tant que la confiance en l’administration ne sera pas restaurée, le Marocain continuera à préférer le son du billet au clic du TPE.
Parce qu’au fond, le cash, pour le Marocain lambda, n’est pas qu’un moyen de payer. C’est une manière de vivre, de se protéger. Et, quelque part, de résister à une prétendue «injustice».
