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Chronique

La menace du baril géopolitique

Chaque hausse de 10 dollars alourdit la facture énergétique de plusieurs milliards de dirhams, grevant la balance commerciale et exerçant une grande pression sur les réserves de change.

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Quand le baril s’affole, c’est tout un équilibre qui vacille. Et pour le Maroc, pays structurellement dépendant de ses importations énergétiques, la montée des tensions au Moyen-Orient ravive un risque ancien, jamais éteint. Depuis l’attaque israélienne sur l’Iran, le 13 juin, et la riposte immédiate de Téhéran, les marchés pétroliers évoluent sous haute tension.

En quelques jours, le Brent a bondi à 75 dollars après avoir évolué sous la barre des 65 dollars pendant de longues semaines. Avec le choc brutal de cette guerre-surprise, la hausse cumulée des cours du baril sur trois mois dépasse déjà les 17%, alors même que l’offre mondiale n’est pas encore directement impactée.

En tout cas, pour l’instant, les marchés anticipent déjà le pire : le spectre d’une perturbation du détroit d’Ormuz, artère vitale par laquelle transite près de 20% du pétrole mondial. Une arme stratégique que l’Iran peut activer à n’importe quel moment pour mettre la pression sur la communauté internationale.

Pour l’heure, les flux du transport restent ouverts, mais les analystes des grandes banques mondiales n’excluent plus une escalade vers des prix à trois chiffres. Certains évoquent déjà un scénario d’un baril à 100 dollars en cas de perturbation partielle, voire 130 dollars si un blocage prolongé du détroit survenait. Déjà très sensible, le marché pétrolier peut s’affoler à la moindre étincelle.

Dans ce contexte, le Maroc reste exposé en première ligne. Sa dépendance énergétique structurelle (près de 90% de ses besoins importés) le rend très vulnérable aux chocs de prix.

Chaque hausse de 10 dollars alourdit la facture énergétique de plusieurs milliards de dirhams, grevant la balance commerciale et exerçant une grande pression sur les réserves de change. En 2022, l’envolée des cours combinée à la sécheresse avait déjà élargi le déficit des comptes extérieurs à plus de 4,5% du PIB.

Certes, le Royaume dispose de quelques amortisseurs : le régime de change flexible, les transferts record des MRE, l’évolution positive des recettes touristiques, la résilience des recettes des phosphates et des engrais phosphatés, les recettes des investissements directs étrangers…

Mais ces pare-feux restent fragiles face à un choc durable, causé par un prolongement de la guerre ou un embrasement régional. Cela viendrait aggraver des tensions sociales déjà palpables.

Avec deux années successives de forte inflation et sept années de sécheresse, le niveau des prix alimentaires reste à un niveau élevé, le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes est sous pression, et la croissance modérée autour de 3,5% peine à absorber la demande sociale croissante en emploi et en services publics.

Sur le plan budgétaire, la situation est tout aussi sensible. La décompensation des carburants, opérée en 2015, a permis de désengager l’État du soutien direct aux prix à la pompe. Mais le gouvernement a dû, dès 2022, déployer des aides ciblées aux transporteurs pour contenir les premières vagues inflationnistes.

Un baril durablement élevé obligerait à rouvrir encore une fois ce dossier explosif, sous peine de voir les tensions sociales s’exacerber. Le tout dans un contexte où les finances publiques sont déjà fortement sollicitées par les chantiers sociaux stratégiques : généralisation de la protection sociale, aides directes, éducation, santé, infrastructures…

Mais au-delà du choc conjoncturel et de son impact économique et social, c’est la question de la souveraineté énergétique qui est posée aujourd’hui. Le Maroc a indéniablement progressé sur les énergies renouvelables, près de 37% de la capacité électrique installée provient déjà de sources vertes, un taux qui dépassera les 50% en 2030.

Les interconnexions régionales avancent et des projets structurants émergent, que ce soit dans la filière de l’hydrogène vert ou celle du gaz avec le pipeline atlantique Nigéria-Maroc. Mais ces chantiers structurants ne vont pas se concrétiser du jour au lendemain, certains verront le jour à moyen terme (2030 pour l’hydrogène et de nouvelles capacités dans le solaire et l’éolien), d’autres sur le long terme, pour le cas du gazoduc africain.

Dans l’immédiat, nous sommes condamnés à subir de manière frontale, sans le moindre pare-choc, la volatilité des marchés. Car dans le grand casino pétrolier mondial, le Maroc reste pour l’heure un joueur sans carte. Et avec bien peu de jetons sur la table.