Chronique
Inflation : La victoire silencieuse de Sapiens
Au Maroc, l’inflation a été réelle, brutale, douloureuse. Mais elle a été contenue, sans dérapage macroéconomique majeur.
En ce début d’année, une donnée éclatante s’impose. Confirmée un peu partout dans le monde, y compris chez nous, au Maroc : l’inflation est revenue à des niveaux normaux. Et rien n’indique qu’elle repartira à la hausse dans les mois, voire les années à venir.
Dans l’histoire économique, les épisodes inflationnistes rapidement maîtrisés sont rares. Plus rares encore ceux qui se résorbent sans dégâts majeurs, économiques, financiers, sociaux et humains.
Le monde s’est pourtant, cette fois, mieux sorti de ce serpent qui faisait peur. De ce monstre qui hantait les esprits des gouvernements, des banquiers centraux, des décideurs politiques. Et malgré tout, cette victoire est vécue dans un étrange silence.
Elle est traitée comme une simple normalisation statistique. Alors qu’elle constitue, en réalité, une victoire majeure de l’intelligence humaine et institutionnelle. Une démonstration de la capacité de Sapiens, pour reprendre Noah Yuval Harari, à s’adapter, à apprendre et à corriger ses excès.
Car ce que nous venons de traverser n’a rien d’anodin à l’échelle de l’histoire humaine. L’inflation est l’un des fléaux les plus anciens et les plus destructeurs de l’histoire économique.
Elle a fait tomber des régimes, ruiné des classes moyennes, nourri les extrémismes. Les années 1970 restent gravées comme un traumatisme collectif : chocs pétroliers, spirales prix-salaires, banques centrales hésitantes, États prisonniers de leurs déficits…
Il avait fallu la thérapie de choc monétaire menée par Paul Volcker pour briser la dynamique, au prix de récessions sévères et de dégâts sociaux durables.
Plus tôt encore, l’hyperinflation allemande des années 1920 avait détruit la confiance dans la monnaie et préparé le terrain aux pires dérives politiques. À la montée du nazisme.
À la guerre. Idem en Amérique latine, dans les années 1980-1990. À chaque fois, le même scénario se répète: perte de repères, désorganisation économique, fracture sociale, révolutions, désordre, drames humains.
Ce qui s’est joué depuis 2021 avait pourtant tout pour réactiver ces vieux démons. Une pandémie mondiale, un arrêt brutal de l’économie, des plans de soutien massifs, une reprise désynchronisée, des chaînes logistiques grippées, puis un choc géopolitique majeur avec la guerre en Ukraine et l’explosion des prix de l’énergie.
Tous les ingrédients d’un emballement durable étaient réunis. Et pourtant, le monde a tenu. Mieux : il a appris. Les grandes banques centrales, mais aussi leurs homologues dans les économies émergentes, y compris au Maroc, ont agi vite, fort et clairement.
Le message était sans ambiguïté : l’inflation serait combattue, même au prix d’un ralentissement économique. Ce message a été cru. Assumé. Et il a fonctionné.
Ce qui a changé par rapport aux grandes crises inflationnistes du passé, c’est précisément la qualité de la réponse. Pas de dérapage généralisé des salaires pour calmer la rue.
Pas d’indexation automatique des revenus sur l’indice des prix. Les États ont amorti les chocs les plus violents, notamment énergétiques, sans nourrir de manière simpliste la demande.
Les entreprises ont absorbé une partie du choc sur leurs marges. L’offre s’est réorganisée plus vite que prévu. Et l’inflation est retombée non par effondrement de la demande, mais par ajustement du marché.
Au Maroc, cette séquence mondiale a été vécue de façon similaire. L’inflation a été réelle, brutale, douloureuse, notamment sur les produits alimentaires. Mais elle a été contenue, sans dérapage macroéconomique majeur.
Bank Al-Maghrib a maintenu une ligne prudente et lisible, tandis que l’État a joué son rôle d’amortisseur social, notamment sur l’énergie et certains produits de base. Résultat : pas de crise monétaire, pas de perte de confiance dans le dirham, pas de spirale incontrôlée. Dans un monde fragmenté et instable, ceci n’est pas un détail.
Ce que cet épisode nous dit au fond, c’est que l’humanité progresse aussi dans sa capacité à gérer le chaos. Le monde est certes plus complexe, plus tendu, plus conflictuel. Mais il est aussi mieux outillé, plus conscient des erreurs du passé.
La page inflationniste se tourne. Et laisse derrière elle une économie plus sobre, un argent un peu plus cher, mais aussi moins d’illusions et davantage de rigueur. Ce n’est pas un âge d’or monétaire.
C’est peut-être mieux : un âge de maturité dans la réponse humaine à un monstre qui nous hantait depuis des siècles.