Chronique
Faut-il budgéter la guerre ?
Pour un pays comme le Maroc, l’enjeu n’est pas de maîtriser ces chocs qui nous viennent de l’extérieur, et personne ne les maîtrise vraiment. L’enjeu est de les absorber.
Tout semblait pourtant aligné. Une croissance attendue autour de 6%, une inflation sous contrôle, des finances publiques mieux maîtrisées, un investissement public à des niveaux élevés.
Sur le papier, 2026 s’annonçait comme une année de consolidation, presque confortable. Puis la guerre est revenue. Pas au Maroc, évidemment. Mais au Moyen-Orient, suffisamment près, et surtout suffisamment au cœur des circuits énergétiques mondiaux, pour que ses effets traversent les frontières sans visa. Et avec elle, une vieille mécanique que l’on croyait presque maîtrisée : celle du choc pétrolier.
Le baril a recommencé à s’agiter. Pas de manière linéaire, mais au rythme des frappes et des communiqués. Une escalade, et les prix montent. Une rumeur de paix, et ils redescendent. Comme si le marché pétrolier était devenu un thermomètre instantané de la géopolitique. Pour un pays importateur net d’énergie comme le Maroc, la traduction est rapide et concrète.
Le pétrole plus cher ne reste jamais longtemps un phénomène abstrait. Il se diffuse dans les prix à la pompe, les coûts de transport, dans certains produits alimentaires, dans la facture énergétique de l’État… Il pèse sur les équilibres budgétaires au moment même où le pays cherchait à les consolider.
Autrement dit, la guerre ne se vit pas ici. Mais elle se paie.
Et elle se paie aussi ailleurs. Car au-delà de l’énergie, il y a l’Europe. Le premier partenaire économique du Maroc, de loin. Ses exportations, son tourisme, ses transferts de fonds, une partie significative de ses investissements directs : tout cela transite pour une grande partie par le Vieux Continent.
Or l’Europe est déjà en croissance modérée. Fragilisée par ses propres tensions internes, exposée au renchérissement de l’énergie, elle pourrait voir son activité encore davantage ralentie par l’instabilité géopolitique.
Moins de croissance en Europe, c’est moins de demande adressée au Maroc. Moins d’exportations. Moins de touristes. Moins de commandes pour les sous-traitants industriels. Un ralentissement qui ne fait pas de bruit pour l’instant, mais qui se lira bientôt dans les carnets de commandes.
C’est là que réside le paradoxe de ce début d’année. Les fondamentaux économiques étaient bien orientés. Les indicateurs donnaient de la visibilité. Et pourtant, une variable extérieure, imprévisible, vient brouiller le scénario.
Ironie du sort ? Pas tout à fait. Car à bien y regarder, la guerre n’est plus vraiment une exception dans le paysage économique mondial. Elle est devenue une possibilité récurrente. Ukraine et Gaza hier, Moyen-Orient aujourd’hui, tensions commerciales et stratégiques ailleurs.
Les foyers d’instabilité se déplacent, mais ne disparaissent pas. Les marchés l’ont d’ailleurs bien compris. Ils ne paniquent plus vraiment face aux conflits. Ils les intègrent. Ils ajustent les prix, recalculent les risques, ajoutent ce que les analystes appellent une «prime géopolitique». Comme s’il s’agissait d’une variable parmi d’autres, prévisible dans son imprévisibilité.
On intègre depuis longtemps, dans les hypothèses budgétaires, le cours du pétrole, la pluviométrie, la récolte céréalière, le cours moyen du dollar, la croissance des partenaires… Peut-être est-il temps d’y ajouter une ligne supplémentaire : la guerre, ou plus sobrement le risque d’un conflit.
Non comme un aveu d’impuissance, mais comme un acte de lucidité. Un coefficient d’incertitude géopolitique, permanent et structurel.
L’idée peut sembler excessive. Elle l’était sans doute il y a quelques années. Elle l’est de moins en moins aujourd’hui. Cela étant dit, pour un pays comme le Maroc, l’enjeu n’est pas de maîtriser ces chocs qui nous viennent de l’extérieur, et personne ne les maîtrise vraiment.
L’enjeu est de les absorber. C’est là que se joue la robustesse d’une économie : dans sa capacité à encaisser ce qu’elle ne contrôle pas. Les politiques publiques, la diversification énergétique, la gestion budgétaire, l’élargissement des partenariats commerciaux deviennent alors des outils de résilience plus que de simple pilotage.
Reste une question, presque philosophique. Faut-il continuer à considérer la guerre comme un accident économique… ou commencer à la traiter comme une constante ? À cette question, ni les économistes ni les politiques n’ont encore de réponse satisfaisante. Ce qui est déjà, en soi, une réponse.
