Chronique
État & BAM : Un tango à deux tempos
La stabilité est une condition nécessaire de la croissance. Mais elle n’en est pas forcément le moteur.
Comme attendu, le Conseil de Bank Al-Maghrib de cette fin d’année n’a pas fait de vagues. Pas de baisse de taux spectaculaire, pas de virage monétaire, pas de message triomphaliste. Une décision prévisible, presque «normale» pour ceux qui suivent les travaux de ce Conseil.
Et pourtant, ce calme apparent dit beaucoup de l’état de l’économie marocaine. Car pendant que la banque centrale temporise, l’État, lui, accélère.
Jamais depuis des décennies le Maroc n’a investi autant ni aussi frontalement. Infrastructures, eau, énergie, transports, équipements structurants, sans oublier la perspective du Mondial 2030 : la dépense publique montée à un niveau record de plus de 350 milliards de dirhams (un quart du PIB !) est devenue le principal moteur de la croissance.
La croissance en 2025 devrait d’ailleurs atteindre les 5% selon les prévisions du Conseil de Bank Al Maghrib, et avec un peu de chance et plus de pluie bien répartie dans le temps et l’espace, elle pourra frôler les 6%, un niveau que l’économie marocaine n’avait plus connu depuis très longtemps, exception faite de l’année de reprise post-Covid, rattrapage oblige.
Cette performance n’est pas le fruit d’un cycle spontané, d’un réveil brusque de l’investissement privé, mais bien celui d’un effort public massif, assumé, volontariste. L’État, comme on s’y est habitué depuis le début du règne du Roi Mohammed VI, joue le rôle de locomotive par sa politique des grands chantiers.
Face à cet activisme budgétaire assumé, Bank Al-Maghrib campe sur une ligne de stabilité. Le message du Conseil est clair: l’inflation est mieux maîtrisée, mais elle reste sous surveillance; les équilibres macroéconomiques sont solides, mais tout peut basculer d’un jour à l’autre… Bref, le Conseil nous dit comme d’habitude que la crédibilité monétaire se construit dans la durée, pas dans l’agitation.
Avec Abdellatif Jouahri, la prudence n’est plus un simple réflexe conservateur, c’est une doctrine. Ce décalage de tempo entre politique budgétaire et politique monétaire n’a rien d’anormal. Dans toutes les économies, l’une accélère quand l’autre freine. Le problème surgit lorsque cette dissociation dure trop longtemps. E
t c’est précisément là que le débat commence, où certains observateurs critiquent la politique «conservatrice» de Bank Al-Maghrib. Car malgré l’investissement public massif, malgré une liquidité abondante, malgré un système bancaire robuste, l’épargne et le relais privé peinent à rejoindre la dynamique.
L’épisode de l’introduction en Bourse de SGTM en est une illustration saisissante de ce contraste. En quelques jours, 171 milliards de dirhams se sont déversés sur le marché pour une opération de taille pourtant d’à peine 5 milliards de dirhams. La démonstration est éclatante : l’argent est là, disponible, prêt à s’investir.
Mais il reste sous-utilisé, concentré sur de rares opportunités jugées lisibles, rassurantes ou exceptionnelles. En dehors de ces fenêtres, l’épargne observe, attend et hésite.
On se retrouve alors avec un rythme économique à deux vitesses : une impulsion venue de l’État, puissante, structurante, et une base privée censée se nourrir du couple épargne-investissement qui calcule le risque.
La banque centrale, dans ce contexte, choisit de ne pas brusquer les équilibres, de ne pas trop baisser le loyer de l’argent pour donner un coup de boost à la consommation et à l’investissement privé, faire sortir les épargnants de leur zone de confort des taux sur carnet ou du bas de laine qui ne rapportent rien ou pas grand-chose.
Elle préfère sécuriser le cadre plutôt que stimuler à tout prix la demande. Un choix rationnel, mais qui n’est pas sans coût. Car la stabilité est une condition nécessaire de la croissance. Mais elle n’en est pas forcément le moteur.
À force de temporiser, le risque n’est pas l’inflation, mais l’inertie: une économie trop dépendante de la commande publique, un secteur privé trop prudent, une épargne trop souvent spectatrice.
Le véritable défi des prochains mois ne sera donc ni budgétaire ni monétaire, pris séparément. Il sera dans la synchronisation des tempos. Comment faire en sorte que l’investissement public entraîne réellement l’investissement privé ? Comment transformer la stabilité monétaire en confiance économique ? Comment faire circuler la liquidité vers l’économie réelle ?
Le Maroc avance. C’est indéniable. Mais en économie comme en tango, la danse se fait à deux. Avec rigueur. Et surtout au même tempo. Pour changer durablement de rythme, il faudra plus qu’un État qui investit et une banque centrale qui veille.
Il faudra un véritable passage de relais. Car c’est à ce prix seulement que le pays pourra espérer installer une croissance de 6% sur une quinzaine d’années et prétendre, enfin, à l’émergence. La vraie.
