Chronique
Et si les avatars prenaient le pouvoir ?
Si les journalistes ne vont pas à l’IA, c’est l’IA qui vient à eux. En l’occurrence, une intelligence artificielle taillée sur mesure, aux contours étudiés, et qui ne manque pas d’arguments.
Baptisée Victoria Shi, elle ne fait pas de chichi, et possède un cerveau bien plus gros qu’un pois chiche. Derrière ses airs de jeune femme modèle et réfléchie, à la tenue sombre et sobre, se cache en réalité une illusion d’optique technologique.
Comme sorti tout droit d’un rêve, cet avatar invétéré prend la parole au nom de Kiev, «pour commenter officiellement les informations consulaires destinées aux médias». Une création originale modelée par l’imaginaire d’un ministère des Affaires étrangères, qui ne manque manifestement pas de ressources cérébrales lorsqu’il s’agit d’asséner des coups contre Moscou.
À la place des discours de haine, l’Ukraine a donc choisi de jouer la carte de la séduction. Telle une prémonition, le prénom de ce nouvel agent très spécial renvoie à la victoire tant espérée tôt ou tard. Quant au nom de famille, il ne signifie, ni plus ni moins, intelligence artificielle en ukrainien.
Et lorsqu’on creuse encore un peu, on comprend que derrière l’apparence lisse de celle qui prêche une parole policée se cache dans les faits les traits, légèrement étirés, d’une influenceuse de même nationalité. Une ancienne star de la télé-réalité qui a l’avantage d’être née à Donetsk, une cité occupée par la Russie. Un message subliminal qui n’aura pas trainé en chemin pour parvenir jusqu’au Kremlin.
Qu’à cela ne tienne, pendant ce temps, Victoria Shi informe non seulement les journalistes, mais rend aussi service à ses confrères en chair et en os. Une collègue modèle qui n’hésite pas à payer de sa personne, même si ça ne lui coûte pas très cher, pour permettre aux autres diplomates de se concentrer sur des tâches inaccessibles aux automates.
Hors de question cependant de laisser cette reine de beauté, aussi intelligente soit-elle, prendre les rênes de son pouvoir. Ses créateurs veillent au grain et gardent la main sur tous ses faits et gestes. Tout ce qu’elle dit est lu et relu par un être humain, et tant pis s’il dispose d’un QI plus réduit.
Comme s’ils craignaient que leur créature ne leur échappe, les inventeurs de Victoria ont strictement limité son champ d’intervention. Il est hors de question qu’elle empiète sur les plates-bandes du porte-parole officiel de son ministère. Reste à savoir ce qu’il adviendrait si elle décidait un jour d’outrepasser ses prérogatives. Serait-elle virée, débranchée, ou succomberait-elle à un terrible virus ?
Et même si dans les faits Victoria n’existe pas, elle ne manque pas de susciter des réactions bien réelles, qui nous rappellent que la bêtise humaine dépasse les limites de l’intelligence artificielle. Sur les réseaux sociaux, certains internautes n’ont pas pu s’empêcher de relever la couleur de sa peau, un peu trop bronzée à leur goût.
Pas de quoi offusquer pour autant la principale intéressée, qui, en bonne diplomate, reste totalement stoïque à ces critiques peu éthiques et qui n’influent en rien sur son programme… informatique.
Victoria Shi n’en a cure, car ce qui lui tient le plus à cœur c’est d’entrer dans l’histoire en tant que premier avatar au monde, animé par l’intelligence artificielle et porte-parole officielle d’un ministère des Affaires étrangères.
Même si d’autres l’ont précédée dans différents secteurs d’activité, elle demeure le reflet d’une société qui est irréversiblement en train de «s’avatariser». Est-ce à dire que les humains ne seront plus, dans le futur, que l’ombre de leur double numérique dans un monde inversé !
Seul l’avenir dans le métavers nous le dira.
