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Chronique

Du rapport du marocain à l’alcool…

Cette vieille nation marocaine qui rattrape le temps perdu dans les errements dogmatiques d’antan avec une inédite résolution n’a nul besoin de discours moralisants ou de palabres démoralisants.

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Bien que profondément conservatrice, la société marocaine se distingue par une incommensurable tolérance. Son rapport au tabac – les Français avaient créé la «Régie des tabacs et du kif» dès 1899 ! – et à l’alcool force l’admiration. Dès le Xe siècle, Ar-Raqiq Al Qyrawani dans sa délicate œuvre ««Qutb al-Surûr Fî Awsâf al-Anbidha wa-l-Khumûr» décrit l’engouement des Marocains pour les spiritueux. Bien plus tard, Ibn Khaldoun (1332-1406) y fit référence à la faveur de son célèbre hommage aux structures sociales berbères.

C’est dire l’ancienneté du rapport du Marocain aux boissons alcoolisées. Mais, est-ce vraiment étonnant dans une société qui a été longtemps baignée dans le judaïsme berbère, le christianisme avant et même après l’avènement de la religion mohammadienne ? La littérature marocaine tant savante que populaire (malhoun, 3ayta) consigne en long et en large le phénomène. Le genre poétique des khamriyate (poésie traitant du vin) a été pratiqué par nombre de poètes au sein des villes impériales marocaines. Le recueil de poésie «Rawd Zitoun» du célèbre «Cha3ir al Hamra», le Marrakchi Mohammad Ben Brahim regorge de textes célébrant les boissons alcoolisées. Au point que ce dernier commit quelques vers sur la fameuse bière «Stork» dont la fabrication date de 1929 ! D’ailleurs, Fqih Ben Abdelkader, alias Massou, le plus célèbre professeur de l’Université Ben Youssef de Marrakech des années 40-50, ne servait jamais son cours magistral avant quelques gorgées d’alcool et quelques pipes de kif. Des oulémas célèbres se régalaient de boissons alcooliques et nombre d’entre eux sont connus des Marocains. J’évite de les citer ici de peur de subir les foudres de leurs descendants.

Par ailleurs, la majorité des anciens ténors de la presse marocaine et des intellectuels étaient connus pour leur entichement des longues beuveries où l’on faisait et défaisait le monde. Évoquer à cet égard ces chers confrères, qu’ils soient disparus ou toujours parmi nous, m’oblige à témoigner globalement de leur belle rectitude morale. Jamais leur attachement à la déontologie n’a fait défaut à leur grande majorité.

Je n’oublierai jamais l’angoisse qui s’était emparée de la majorité de la classe moyenne à propos des velléités d’interdiction de l’alcool au lendemain de l’arrivée des islamistes au gouvernement en 2011. Nous redoutions la compromission de l’équilibre longtemps maintenu par les monarques marocains entre l’attachement à l’islam maraboutique caractérisé par la tolérance, d’une part, et la liberté de chacun de s’adonner aux plaisirs terrestres sans nuire à autrui, d’autre part. Heureusement que l’État profond a triomphé des velléités de dérives rigoristes, puisque la Commanderie des croyants – exception faite de l’Almoravide Ibn Tachfine et de l’Alaouite Moulay Slimane – n’a jamais signifié quelque exclusivisme que ce soit (qui plus est doublé d’abolitionnisme alcoolique) à l’encontre non seulement des non-Musulmans, mais également des non-pratiquants.

En vérité, mon propos n’a rien d’une apologie de l’alcoolisme. Que nenni ! Je veux simplement rappeler la longue et vieille tolérance de la société marocaine à cet égard comme à bien d’autres, à l’exemple des relations libres entre adultes des deux sexes. Dans notre pays où les bars sont intercalés par les lieux de culte musulmans, juifs et même chrétiens, la consommation d’alcool est assortie de l’obligation de respect d’autrui en toutes circonstances. Certains vont vite en besogne en qualifiant cet état de fait de «schizophrénie» collective, alors qu’il s’agit tout bonnement d’un attachement viscéral à la liberté individuelle dûment jumelée à la responsabilité consistant à respecter les convictions et autres croyances d’autrui.
Il est utile de constater le fait que l’octroi des licences d’alcool a connu une accélération notable depuis quelques années. Naguère, le prix de cession d’une licence d’alcool, notamment la L4, pouvait atteindre des sommes stratosphériques (jusqu’à 800.000 DH). Aujourd’hui, hormis les conditions restrictives (éloignement des lieux de culte et des quartiers (très) populaires, etc.), l’obtention d’une telle licence est devenue plus facile.

En réalité, le bar est devenu incontournable pour les classes moyennes et aisées. On y briefe et débriefe à satiété après une journée bien remplie. Des milliers de cadres intègrent «l’apéro» à leur agenda quotidien en cela qu’ils y traitent parfois des affaires stratégiques de leurs entreprises. De plus, ils sont des millions à tenir mordicus à leur apéro plus ou moins prolongé sans jamais rater la prière du vendredi. Ils sont également nombreux ceux qui attendent l’accomplissement de la prière d’Al-Icha avant de s’en réjouir. Et puis il y a ceux qui s’y adonnent plus discrètement chez eux.
Tout cela ne semble déranger personne et les différentes tendances ethnoculturelles de la société y trouvent leur compte. Seuls les puristes de l’islamo-rigorisme rétrograde qui rêvent d’une ère califale idéalisée à outrance se croient en droit de mettre fin à ce bel équilibre entre croyance et jouissance. Pourtant, l’exemple même du rigorisme façon wahhabisme vient de rendre l’âme grâce à la sagacité du Prince MBS d’Arabie.

Ce qui est proprement désolant, c’est ce déficit de compréhension de l’évolution vertigineuse que connaît notre pays par certains esprits chagrins qui tiennent mordicus à chercher des poux dans la tête du Marocain. Or, héritier d’une longue tradition gastronomique et festive extrêmement jouissive – le mariage à la marocaine en offre la plus éclatante manifestation ! –, le Marocain sait rendre à Allah ce qui appartient à Allah et à ses créatures ce qui leur est dû. Wassalaaaaaam !