Chronique
Dette publique : Quand la morale brouille la raison
Sans dette orientée investissement, il n’y a ni routes, ni barrages, ni hôpitaux, ni transition énergétique…
«L’Algérie est un modèle de souveraineté. Elle n’a pas de dette». La phrase est tombée comme une évidence, dans une conversation avec un économiste africain. Et pourtant, elle dit surtout le grand malentendu qui entoure encore la dette publique, pas seulement au Maroc, en Afrique, mais dans le monde entier.
Cette idée profondément ancrée dans l’imaginaire populaire qu’un État fort est un pays qui n’emprunte pas est séduisante, presque morale, mais économiquement fausse. Car une dette, si on veut sortir du registre de la morale et parler économie, n’est pas un péché. C’est un outil, un levier.
Et surtout, un accélérateur de développement. Sans dette orientée investissement, il n’y a ni routes, ni barrages, ni hôpitaux, ni transition énergétique… On finance alors son développement uniquement avec les recettes du moment, et même quand on dispose d’une rente pétrolière ou gazière, c’est la meilleure manière de plafonner l’ambition nationale.
C’est ici que Keynes reste d’une actualité éclatante : une nation ne peut pas se développer si elle refuse d’investir, même en période de ralentissement. Et la dette, ici, n’est pas vue comme un risque en soi. Le risque, c’est l’absence d’investissement. En langage économique et financier, le vrai critère pour juger de la solidité d’un État n’est pas le niveau d’endettement, mais sa capacité à emprunter.
Les États-Unis sont les champions du monde de la dette. Le Japon vit avec une dette de 260% du PIB. Les grands pays de l’Union européenne s’endettent depuis quinze ans à un rythme historique. Qui doute de leur souveraineté ? Un pays est souverain non pas parce qu’il n’a pas de dette, mais parce que le marché accepte de le financer.
Dans ce contexte, les critiques virulentes adressées à l’État marocain pour les investissements liés au Mondial 2030 relèvent d’un réflexe simpliste. On entend ici ou là que «l’on s’endette pour une fête d’un mois». C’est méconnaître la nature même d’un investissement public.
Une route, une gare, une station de traitement, un hôpital, un stade moderne, un aéroport étendu ne disparaissent pas le lendemain d’un match. Ce sont des actifs qui structurent un territoire pendant des décennies.
Réduire la politique économique à une gestion comptable, d’épicier, c’est ignorer que la croissance se prépare longtemps avant qu’elle ne se voie. Ce que beaucoup oublient aussi, c’est que la dette discipline les dirigeants.
Dans les bancs de l’école, on nous apprend qu’en finance, un actionnaire doit pousser son entreprise à s’endetter pour une raison qui peut paraître cynique, mais qui est d’une grande pertinence : parce que la banque veille à la bonne gestion de sa boîte. Elle contrôle, exige, vérifie, empêche les dérives, lance l’alerte quand ça va mal…
Bref, elle fait le job de surveillance à la place de l’actionnaire, ou l’aide du moins à s’assurer de manière régulière de la discipline et le sérieux des dirigeants qu’il a nommés.
On peut appliquer cette théorie de finance d’entreprise à un État. Un État qui s’endette doit rendre des comptes à ses bailleurs de fonds, au Parlement, à l’opinion publique, clarifier sa trajectoire, sécuriser ses flux, chercher de manière continue de nouveaux gisements de recettes, des poches d’économies dans les dépenses…
À l’inverse, un État sans dette peut devenir un État sans contraintes, sans incitations à la réforme, parfois même sans vision. Or, le débat public reste pour l’instant piégé par une comparaison trompeuse entre la dette d’un ménage et celle d’un pays. Un ménage meurt, peut avoir des difficultés professionnelles ou personnelles, une entreprise peut fermer, faire faillite.
Mais un État, lui, ne disparaît pas : il refinance, restructure, renouvelle ses lignes de dettes… Paul Krugman, grand keynésien et prix Nobel 2008 d’économie, disait que la dette publique n’est pas un prêt à rembourser un jour, c’est un stock à rendre soutenable dans le temps…
Le vrai problème n’est donc pas la dette, mais le zéro dette et la mauvaise dette, celle qui nourrit des dépenses de fonctionnement plutôt que le développement. Un dirham emprunté pour une autoroute, un hôpital ou un port n’a rien à voir avec un dirham emprunté pour boucher un trou budgétaire.
Dans un Maroc, un continent, un monde, où une certaine morale (audible car souvent simpliste) glorifie les États sans dette, il est temps de remettre de la raison, de la science : ce qui compte, ce n’est pas d’être sans dette. C’est d’employer la dette pour transformer son pays. Le danger n’est pas d’avoir de la dette. Le danger, c’est de ne pas savoir s’en servir.
