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Chronique

Comme au temps des Pharaons

Le monde n’est pas devenu plus pauvre. Il est devenu plus imprévisible. Et lorsqu’un système devient imprévisible, ses acteurs ne cherchent plus le meilleur rendement.

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L’information est passée presque inaperçue. Et pourtant, elle dit probablement plus de choses sur le monde dans lequel nous entrons que n’importe quelle prévision de croissance.

Selon une étude publiée cette semaine par la Banque centrale européenne, l’or est devenu en 2025 le deuxième actif de réserve des banques centrales dans le monde, devant l’euro et juste derrière le dollar.

Et les achats ont atteint des niveaux record ces dernières années. On ne parle pas d’un pic conjoncturel, mais d’une tendance de fond.

À première vue, la nouvelle a quelque chose d’absurde. Nous vivons à l’ère de l’intelligence artificielle, des supercalculateurs, des algorithmes qui rédigent des textes, composent de la musique et bientôt, nous promet-on, conduiront nos voitures.

Et pourtant, au moment même où le monde atteint peut-être le sommet de sa sophistication technologique, les gardiens de la finance mondiale font un geste que n’aurait pas renié Ramsès II : ils achètent de l’or. Massivement. Méthodiquement. Comme si le futur avait soudain besoin du passé pour se rassurer…

Cette histoire n’est pas vraiment celle de l’or. C’est celle de la confiance, ou plus exactement de son érosion. Car les banques centrales n’achètent pas de l’or pour ouvrir des bijouteries.

Elles l’achètent parce qu’il possède une caractéristique que rien d’autre ne peut lui disputer : il ne dépend de personne. Une action dépend d’une entreprise. Une obligation dépend d’un État. Une monnaie dépend d’une banque centrale. L’or, lui, ne repose sur aucune promesse. Et c’est précisément ça qui redevient précieux.

En 2022, lorsque les États-Unis ont gelé les 300 milliards de réserves russes, une onde de choc discrète a traversé les salles de marché. Le message était brutal : une monnaie de réserve peut devenir une arme.

Depuis, la diversification s’accélère. Moins de bons du Trésor. Plus d’or. En langage financier, cela s’appelle la gestion du risque géopolitique. En langage courant, cela ressemble à une perte de foi en la dollarisation du monde.

Ce retour de l’or raconte aussi l’échec d’une illusion : celle du triomphe du monde immatériel. Pendant des années, nous avons cru que l’économie allait s’affranchir de la matière. Les plateformes remplaceraient les usines.

Le cloud remplacerait les infrastructures. Le numérique remplacerait le territoire. La réalité corrige sèchement cette vision. L’intelligence artificielle a besoin d’électricité, énormément. Les data centers consomment autant que des nations entières.

L’électricité a besoin de cuivre. Le cuivre a besoin de mines. Les mines ont besoin de territoires souverains, contrôlés, parfois militarisés. Et les banques centrales continuent d’acheter de l’or pour se rassurer, comme au temps des Pharaons.

Le monde virtuel, si sophistiqué soit-il, finit toujours par retomber sur des réalités très physiques. Au fond, le retour de l’or raconte le retour de l’Histoire. Pendant trente ans, une pensée dominante a voulu croire que le progrès économique allait dissoudre les rivalités entre puissances.

Cette illusion est morte avec le Covid, la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines, les guerres commerciales, l’explosion des dettes publiques… Le monde n’est pas devenu plus pauvre.

Il est devenu plus imprévisible. Et lorsqu’un système devient imprévisible, ses acteurs ne cherchent plus le meilleur rendement. Ils cherchent des refuges. Des actifs qui survivraient au pire. L’Histoire est de retour. Et chaque fois qu’elle revient, l’or n’est jamais très loin.

Finalement, les banques centrales viennent peut-être de rappeler une vérité que les Pharaons et toutes les civilisations qui les ont suivis avaient comprise bien avant nous : lorsqu’on ne sait plus de quoi demain sera fait, on préfère toujours posséder quelque chose qui a déjà traversé trois mille ans d’Histoire et qui sera encore là quand les algorithmes d’aujourd’hui auront rejoint les hiéroglyphes d’hier dans les musées…