Chronique
Ce que la crise des retraites dit de notre modèle social
La crise de la CMR et de nos régimes de retraites de manière générale n’est pas seulement celle d’un déséquilibre comptable. C’est celle d’un modèle social qui n’a pas suivi l’évolution du pays.
Il y a des chiffres qui ne trompent pas. En 2023, la Caisse marocaine des retraites (CMR) a affiché un déficit technique de près de 10 milliards de dirhams. Et même si l’épuisement de ses réserves a été repoussé de 2028 à 2031 grâce à une augmentation des salaires des fonctionnaires, et donc des cotisations, le signal reste rouge.
Un autre chiffre, plus structurant encore, est venu s’ajouter à l’équation : selon les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat, publiés début 2025, le Maroc est bel et bien engagé dans un processus de vieillissement démographique accéléré.
Le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans a bondi de 35% en dix ans, et la part des moins de 15 ans continue de diminuer. En clair : plus de retraités, moins d’actifs. La base se rétrécit, le sommet s’élargit.
Ce constat, implacable, nous éloigne chaque jour un peu plus du modèle hérité des années où l’on se définissait encore comme un pays jeune, où les nouveaux actifs qui rentraient en masse à la fonction publique ou dans le privé finançaient des pensions confortables de retraités peu nombreux.
Et il enfonce un peu plus la CMR dans sa crise. Car cette caisse-là, la plus symbolique, celle des fonctionnaires, agit comme un thermomètre du système.
On pourrait se contenter de traiter ce dossier comme un énième chantier technique. Parler d’âge de départ à la retraite, de taux de cotisation, de niveau des pensions, de jouer sur les paramètres…, on pourrait. Mais ce serait passer à côté du vrai sujet.
Car la crise de la CMR et de nos régimes de retraites de manière générale n’est pas seulement celle d’un déséquilibre comptable. C’est celle d’un modèle social qui n’a pas suivi l’évolution du pays : un contrat intergénérationnel qui ne tient plus et une protection sociale encore trop fragmentée, incomplète.
Le Maroc a lancé en grande pompe une réforme de la protection sociale en 2021. AMO généralisée, allocations familiales… C’est un chantier historique. Mais sur le terrain, force est de constater que l’informel résiste, que l’intermittence domine, et les cotisations n’entrent pas comme on pourrait le souhaiter.
Résultat : le système repose toujours sur les mêmes, les salariés du public et du privé formel, pendant que le reste de l’économie évolue en dehors des radars.
Et c’est là que le vieillissement devient une véritable lame de fond. Car avec une population active qui stagne ou qui évolue lentement et une population âgée qui explose, le déséquilibre est mathématique. Si rien ne change, c’est l’État qui devra combler le trou.
Et avec lui, tous les équilibres budgétaires qu’on essaie tant bien que mal de préserver.
Alors oui, il faut réformer. Regrouper les régimes, créer deux pôles (public et privé), assurer la portabilité des droits, et surtout mettre tout le monde à bord.
Pas seulement ceux qui déclarent. Pas seulement ceux qui ont un bulletin de salaire. Il faut intégrer les auto-entrepreneurs, les freelances, les petits agriculteurs, les artisans, les saisonniers… Sinon, on continuera à construire un système sur une base trop étroite pour être viable.
Ce que révèle le déséquilibre de nos autres régimes aujourd’hui, ce n’est pas simplement une impasse comptable. C’est une société qui a changé plus vite que son système de retraite. Et si l’on ne veut pas que le modèle craque, il va falloir plus qu’une réforme technique.
Il va falloir repenser ce que veut dire «solidarité» dans un pays où l’emploi formel est minoritaire, où les parcours sont discontinus et où l’effort collectif repose encore sur une minorité trop visible. La retraite ne doit plus être une promesse pour quelques-uns, mais une sécurité pour tous. Et ce chantier-là, lui, ne peut pas être repoussé à 2031…