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Chronique

Bourse de Casablanca : La corbeille qui défie la réalité du PIB

Il faut cesser de voir la Bourse comme un miroir parfait de l’économie marocaine. C’est un prisme qui reflète surtout la santé des grands acteurs économiques.

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Les chiffres ne mentent jamais, dit-on. Mais parfois, ils racontent des histoires différentes selon l’angle sous lequel on les regarde. Prenons les résultats 2024 des sociétés cotées à la Bourse de Casablanca : 311 milliards de dirhams de chiffre d’affaires cumulés, en hausse de 6%. Impressionnant !

Une performance qui, en théorie, devrait être le reflet d’une économie nationale en pleine expansion. Sauf que dans la vraie vie, le PIB du Maroc, lui, n’a progressé que d’environ 3% sur la même période. Cherchez l’erreur. On nous répète souvent que la Bourse est le baromètre de l’économie. Un indicateur avancé, censé donner le pouls de la croissance réelle.

Or, ici, l’écart est frappant. Cela signifie-t-il que les entreprises cotées évoluent dans une autre dimension ? Une sorte de club privé, coupé des réalités économiques du reste du pays ?

En partie, oui. Car les firmes cotées à Casablanca sont d’abord peu nombreuses (un peu plus de 70 sociétés en tout et pour tout !) et ne reflètent pas l’économie marocaine dans son ensemble. Elles en sont la partie la plus compétitive, la plus capitalisée, la plus connectée aux marchés internationaux.

Elles disposent de trésoreries solides, d’accès facilités au financement, d’une gouvernance plus rigoureuse et souvent d’une présence au-delà des frontières nationales. Quand l’économie locale tousse, elles ont encore d’autres marchés où aller chercher de la vitamine C. Prenons l’exemple du secteur bancaire, pilier de la Bourse de Casablanca.

Les banques marocaines affichent des résultats éclatants, profitant d’une dynamique de crédit soutenue et d’une expansion en Afrique subsaharienne qui leur offre des relais de croissance insoupçonnés. Mais elles ne sont pas les seules à tirer leur épingle du jeu.

Certaines sociétés industrielles cotées ont également affiché des performances solides, notamment dans les secteurs des matériaux de construction et du BTP. Les majors du bâtiment, comme LafargeHolcim Maroc, Ciments du Maroc, TGCC ou Jet Contractors bénéficient à plein régime des grands chantiers publics relancés par l’État, dans le sillage de l’organisation de la Coupe du monde 2030 et de la CAN 2025 et des mégaprojets lancés dans le secteur de l’eau.

L’effervescence autour des infrastructures sportives, routières et hydrauliques injecte des milliards de dirhams dans l’économie, ce qui se reflète directement dans les bilans des entreprises actives dans ces secteurs.

Mais il y a un grand absent dans cette photographie boursière : l’agriculture. Ce secteur, qui pèse lourdement dans le PIB et conditionne la croissance du pays, est quasi inexistant sur les écrans de cotation de la Bourse de Casablanca. Or, en 2024, comme souvent, la croissance nationale a été freinée par une campagne agricole mitigée, soumise aux aléas climatiques.

Ce décalage fausse le jeu : la Bourse ne peut être un miroir fidèle de l’économie tant qu’un secteur aussi crucial est invisible sur la place financière. Résultat ? Quand la campagne agricole est bonne, le PIB peut bondir sans que cela se ressente en Bourse.

À l’inverse, quand le secteur souffre, comme cette année, la croissance ralentit alors même que les sociétés cotées continuent de briller. Il faut donc cesser de voir la Bourse comme un miroir parfait de l’économie marocaine. C’est un prisme, qui reflète surtout la santé des grands acteurs économiques du pays, mais qui ne capte pas la diversité des réalités économiques.

La bonne nouvelle, c’est que ces entreprises performantes peuvent jouer un rôle de locomotive. Mais encore faut-il que leur dynamisme se diffuse à l’ensemble du tissu économique.

Car, aujourd’hui, deux Maroc économiques coexistent. L’un, représenté (en partie) en Bourse, moderne et conquérant, capable de capter toutes les opportunités qui se présentent. L’autre, plus fragile et moins visible, peine à suivre le rythme. Entre les deux, les passerelles semblent insuffisantes.

La Bourse de Casablanca apparaît ainsi comme le symbole d’une réussite économique encore trop concentrée, qui peine à faire école.

Le défi des années à venir sera de réconcilier ces deux réalités. Non pas en bridant le dynamisme des leaders, mais en créant les conditions pour que leur succès devienne contagieux. C’est à cette condition que la Bourse pourra véritablement jouer son rôle : non plus simple miroir d’une élite, mais véritable moteur de transformation de l’économie marocaine.