Chronique
Après la croissance, le vrai débat : La productivité
Le retour de la pluie, la détente des prix de l’énergie, la désinflation en cours et l’effort d’investissement public record dessinent, pour une fois, un alignement favorable.
La semaine dernière, nous expliquions pourquoi le scénario d’un retour à 6% de croissance n’était plus une simple projection optimiste, mais une hypothèse crédible.
Le retour de la pluie, la détente des prix de l’énergie, la désinflation en cours et l’effort d’investissement public record dessinent, pour une fois, un alignement favorable.
Après plusieurs années de vaches maigres, avec une croissance plafonnant autour de 3,5% en moyenne, le Maroc semble enfin en mesure de casser durablement le plafond des 5%.
Très bien. Mais précisément parce que cette perspective se dessine, il est temps de poser le vrai sujet. Celui qui conditionnera la capacité du pays à transformer ce rebond conjoncturel en trajectoire durable : la productivité.
Car une économie peut retrouver de la croissance sans pour autant changer de nature. Elle peut croître davantage sans produire mieux. Et c’est exactement le risque auquel le Maroc est aujourd’hui confronté.
Le constat n’a rien de polémique. Il est formulé noir sur blanc par le rapport du Nouveau modèle de développement, qui souligne que, sur les deux dernières décennies, l’essentiel de la croissance nationale a été tiré par l’accumulation du capital et l’augmentation de l’emploi, bien plus que par les gains d’efficacité.
En clair, le Maroc a grandi en ajoutant des machines et des travailleurs, pas en produisant mieux. Les analyses de la Banque mondiale vont dans le même sens.
La productivité du travail (mesurée par le PIB par travailleur) reste autour de 30% de la moyenne des pays de l’OCDE. À titre de comparaison, la Turquie se situe autour de 45%, la Malaisie au-delà de 50% et la Pologne dépasse les 60%.
Plus préoccupant encore, le rythme d’amélioration. Là où ces économies émergentes ont enregistré, sur la durée, des gains annuels de productivité compris entre 2,5 et 3%, le Maroc peine à atteindre 1%.
Cet écart explique une anomalie devenue structurelle. Le pays investit massivement, entre 30 et 35% du PIB, soit l’un des taux les plus élevés au monde, mais les retombées en termes de valeur ajoutée, de salaires et de pouvoir d’achat restent limitées.
Le problème n’est donc plus l’effort. Il est le rendement de cet effort. Investir beaucoup ne signifie pas produire mieux. Construire davantage n’implique pas automatiquement transformer l’économie.
Tant que la croissance repose principalement sur des facteurs classiques, comme le climat, la dépense publique, les cycles extérieurs…, elle reste fragile. Elle monte quand les conditions sont favorables, puis retombe.
Sans gains de productivité, elle ne se diffuse ni durablement dans les revenus ni profondément dans le tissu économique et dans le territoire.
C’est là que le débat doit désormais se déplacer. La productivité ne relève pas d’un ajustement technique. Elle renvoie à des choix lourds : qualité de l’éducation et des compétences, efficacité du management public et privé, lutte contre l’économie informelle qui tire tout le système vers le bas, diffusion réelle de l’innovation au-delà de quelques secteurs performants ou vitrine.
Le Maroc est peut-être en train de franchir un seuil symbolique en matière de croissance. Très bien. Mais l’enjeu n’est plus seulement de savoir si le pays peut atteindre 6%.
Il est de savoir comment cette croissance est produite et ce qu’elle transforme réellement. Sans ce virage productif, le plafond des 6% sera peut-être cassé…, mais un autre, plus invisible et plus contraignant, prendra aussitôt le relais.
