Chronique
5% de croissance, et après ?
Il ne faut pas choisir entre croissance et partage : créer d’abord plus de richesse, puis construire des mécanismes pour que tous en bénéficient.
Pendant des années, le Maroc a couru après la croissance. Et le voilà enfin qu’il commence à la rattraper. Les chiffres de la première moitié de l’année sont bons et les prévisions pour le reste de l’exercice le sont davantage.
Après des années où franchir la barre des 3% relevait presque de l’ambition nationale, l’économie marocaine semble désormais capable de viser plus haut. La croissance s’accélère, portée par l’investissement, les infrastructures, l’industrie, le tourisme, les exportations et, lorsque le ciel accepte de collaborer comme cette année, par l’agriculture.
La fourchette de 5 à 6% revient désormais dans toutes les prévisions. Et il faut s’en réjouir. Dans une économie mondiale qui avance avec une guerre ici, une crise commerciale là et quelques droits de douane supplémentaires entre les deux, afficher une telle dynamique n’a rien d’anodin.
Mais personne ne reçoit 5 ou 6% de PIB supplémentaire sur son compte bancaire à la fin du mois. Et c’est là que les choses sérieuses commencent. Car la croissance est un drôle d’animal. Tout le monde la réclame lorsqu’elle n’est pas là. Mais lorsqu’elle arrive, une question autrement plus compliquée se pose : qui en profite, comment et à quelle vitesse ?
Un pays peut afficher une forte progression de son PIB pendant qu’un jeune diplômé cherche toujours son premier emploi.
Une entreprise peut annoncer des bénéfices record pendant qu’une PME peine encore à obtenir un crédit. Les investissements peuvent battre des records pendant qu’une famille continue de compter ses dépenses à partir du 15 du mois.
Cela ne signifie pas que la croissance est fausse. Cela signifie simplement qu’elle ne se diffuse jamais toute seule. Le PIB mesure la richesse produite dans un pays. Il ne mesure ni le sentiment de richesse, ni la sécurité économique, ni la facilité avec laquelle on trouve un emploi, achète un logement ou met de l’argent de côté. C’est peut-être le grand défi économique du Maroc.
Pendant longtemps, la priorité était de construire. Des routes, des ports, des zones industrielles, des centrales électriques, des lignes à grande vitesse, des infrastructures hydrauliques. Il fallait connecter le pays, attirer les capitaux, créer des plateformes industrielles, préparer l’avenir.
Ce travail continue. Et il doit continuer. Mais une infrastructure ne produit véritablement de la prospérité que lorsqu’elle commence à irriguer le reste de l’économie. Une autoroute ne vaut pas seulement ce qu’elle coûte à construire.
Elle vaut les entreprises qu’elle permet d’installer, les marchandises qu’elle fait circuler, les emplois qu’elle contribue à créer. Un port n’est pas seulement un investissement comptabilisé dans les actifs nationaux.
Il devient une machine à produire de la valeur lorsqu’une industrie entière se développe autour de lui.
La croissance fonctionne de la même manière. Il faut des tuyaux pour la faire circuler. Ces tuyaux s’appellent l’emploi, les salaires, la productivité, les PME, la concurrence, la formation, le financement et la mobilité sociale.
Une économie peut créer énormément de valeur sans que celle-ci se diffuse suffisamment. À l’inverse, elle ne peut pas durablement distribuer une richesse qu’elle ne produit pas.
C’est toute la difficulté du débat : il ne s’agit pas de choisir entre croissance et partage. Il faut d’abord créer davantage de richesse, puis construire les mécanismes qui permettent au plus grand nombre d’y participer.
Avec les perspectives de croissance qui se profilent pour les prochaines années, le Maroc pourrait ainsi être en train de changer de problème économique. Et, au fond, c’est plutôt une bonne nouvelle.
Le défi n’est plus seulement de savoir comment atteindre 6% de croissance. Il est de savoir comment transformer ces points de PIB en davantage d’emplois, de revenus, d’entreprises qui grandissent, de familles qui épargnent plus et de jeunes qui peuvent se projeter.
Car un pays ne devient pas prospère le jour où son PIB augmente. Il le devient lorsque cette croissance finit par se voir ailleurs que dans les tableaux de la comptabilité nationale: dans une fiche de paie, des créations d’emploi, des entreprises qui changent d’échelle, des familles qui réussissent à consommer plus et à mettre de l’argent de côté.
Et peut-être, surtout, lorsqu’un jeune recommence à croire que l’ascenseur fonctionne. La croissance est peut-être enfin là. Il reste maintenant à bien lui baliser la route pour bien circuler.
