Culture
Techno : Rave des champs
La nuit est finie, pas la techno. Dans une ferme tenue secrète aux environs de Benslimane, les basses cognent depuis quatorze heures et les corps dansent encore. Loin des clubs et des festivals, Inception Maghreb, XIII OR et d’autres collectifs bricolent une scène électronique sous les radars, entre adresses lâchées au dernier moment, communautés filtrées et irrépressible besoin de faire trembler les murs. Silence, ça mixe.
Dimanche 13 septembre, 10 heures pile. Quelque part dans les environs de Benslimane, la nuit refuse de rendre les armes. Sur le dancefloor aménagé au milieu d’une ferme, des dizaines de corps continuent de suivre la cadence.
Certains dansent encore avec l’application des premières heures. D’autres économisent leurs mouvements, discutent en petits groupes ou regardent la scène à distance. La fatigue commence à affleurer, mais les visages paraissent heureux. Ici, la musique tourne sans interruption depuis la veille, samedi, à 20 heures.
Quatorze heures de basses, de transitions et de sets successifs. La nuit est devenue matinée sans que personne ne songe vraiment à en décréter la fin. Il n’y a plus tout à fait d’hier ni d’aujourd’hui. Seulement ce son continu qui maintient le lieu dans une temporalité parallèle.
Quelques heures auparavant, cette ferme n’était encore qu’une adresse inconnue. Sa localisation exacte n’a été communiquée qu’aux participants retenus, trois heures avant le début de l’événement.
Pas d’affiche placardée en ville, pas de billetterie ouverte à tous, encore moins d’indication publique permettant de rejoindre les lieux. Pour entrer dans cette fête, il fallait déjà en connaître les codes.
Benslimane, basses campagne
La scène électronique marocaine ne se limite pourtant pas aux festivals installés, aux plages privatisées et aux clubs des grandes villes.
En marge de ces circuits visibles, des collectifs organisent leurs propres rendez-vous dans des entrepôts, des villas, des exploitations agricoles ou d’autres espaces privés.
Les événements apparaissent sur les réseaux sociaux ou dans des messageries fermées avant de disparaître dans le flux. La localisation reste volontairement imprécise, parfois réduite à une formule devenue familière dans le milieu, «secret location».
Ce fonctionnement dessine une géographie nocturne mouvante. Une soirée existe le temps d’un week-end, puis le lieu retrouve son usage initial.
Faute de salle permanente, ces collectifs fabriquent des espaces provisoires où la musique peut être jouée autrement, avec des formats plus longs et des programmations éloignées de celles des établissements classiques.
Parmi eux, Inception Maghreb défend notamment des sonorités techno et acid. En mai 2026, le collectif a annoncé un événement dont le lieu était uniquement présenté comme «TBA – Secret Location».
Le programme associait un atelier autour du vinyle à une soirée réunissant Ardcore, Bensaf et Makbol. Une proposition qui ne se limitait donc pas à la fête, mais accordait également une place à la transmission et à la culture du disque.
Chez Inception Maghreb, le secret faisait partie du dispositif. Il permettait de préserver l’adresse, mais participait également à l’identité de l’événement. Dans cet univers, le lieu inconnu n’est pas seulement un argument promotionnel.
Il témoigne aussi de la situation d’une scène qui ne dispose pas toujours d’espaces adaptés, tout en cultivant le sentiment d’appartenir à une communauté resserrée.
À mesure que ces initiatives se développent, une autre cartographie culturelle du Maroc se dessine. Elle ne passe plus seulement par les théâtres, les galeries, les instituts étrangers ou les grands festivals. Elle emprunte Telegram, Instagram, WhatsApp et les recommandations entre amis.
Son unité de mesure n’est pas la saison culturelle, mais le message reçu quelques heures avant le départ. XIII OR pousse encore plus loin cette logique de confidentialité. Le nom se prononce «treize or», comme «trésor».
Le collectif communique exclusivement sur Telegram et organise, selon ses membres, deux événements par mois, soit environ un rendez-vous tous les quinze jours. La plupart ont lieu dans des fermes situées autour de Benslimane et accueillent entre 150 et 200 personnes.
Après chaque annonce, les personnes intéressées peuvent demander à réserver un billet. Mais cette démarche ne signifie pas automatiquement que l’entrée est acquise. XIII OR se réserve le droit de choisir les participants.
La sélection fonctionne principalement par cooptation. Un membre ou un habitué signale qu’il viendra avec telle ou telle personne. Les profils retenus reçoivent ensuite la localisation par WhatsApp.
Cette sélection permet au collectif de maîtriser la composition du public et d’éviter que l’adresse circule trop largement. Elle crée également un entre-soi assumé, fondé sur la confiance et l’interconnaissance.
Dans une scène qui redoute autant les jugements extérieurs que les arrivées imprévues, connaître quelqu’un revient presque à détenir un laissez-passer.
Techno des champs, techno méchante
XIII OR rassemble des profils qui, en apparence, ont peu de raisons de se retrouver derrière la même enceinte. Parmi ses membres figurent un médecin, un avocat, un journaliste, une esthéticienne, des ingénieurs du son et plusieurs artistes.
Cette diversité constitue la principale ressource du collectif. Chacun participe selon ses compétences, mais aussi selon ses moyens. Ici, pas de mécène ni de subvention. Pour financer chaque rendez-vous, les membres mettent la main à la poche.
«On cotise entre nous. Chacun dépose ce qu’il peut», explique l’un d’eux. Les sommes réunies servent notamment à louer les lasers, les stroboscopes, la table de mixage et, surtout, un système de sonorisation suffisamment puissant pour porter la musique jusqu’au bout de la nuit.
Sur ce point, les organisateurs ne veulent pas transiger. «La techno, on veut la sentir», résume un membre de XIII OR. Le son ne doit pas seulement s’entendre. Il doit traverser les corps, imposer sa pulsation et transformer le lieu. D’où la place centrale accordée au sound system, l’un des principaux postes de dépense de chaque édition.
Le budget disponible détermine donc en partie la forme de la soirée. Il faut trouver et louer un lieu, acheminer le matériel, installer le son, préparer la scène et transformer, en quelques heures, une exploitation agricole en dancefloor. Cette économie artisanale repose sur la débrouille, la répartition des tâches et l’investissement personnel des membres.
Les artistes du collectif prennent en charge la scénographie. Lorsque la construction d’un décor nécessite du bois, les autres membres se chargent d’en apporter, puis le laissent aux plasticiens et aux sculpteurs. À eux d’imaginer l’espace, de construire les éléments de la scène et de donner à chaque édition une identité visuelle.
La fête devient alors un support d’exposition. Autour de la piste prennent place des tableaux, des sculptures et d’autres créations artistiques. L’événement permet aux auteurs de partager leur travail avec le public, loin des galeries et des espaces d’exposition conventionnels.
Les participants ne viennent plus seulement écouter des DJ. Ils pénètrent dans un décor imaginé et fabriqué pour quelques heures, avant d’être démonté au lendemain de la fête.
Cette dimension collective éloigne XIII OR de l’image d’un simple organisateur de soirées. Le groupe fonctionne davantage comme un atelier culturel itinérant.
Les ingénieurs du son veillent à la qualité et à la puissance de la diffusion, les artistes construisent l’univers visuel et les autres membres s’occupent du budget, du matériel et de la logistique.
À défaut de disposer d’un espace permanent, ils déplacent avec eux tout ce qui permet d’en créer un. Tous partagent, selon le collectif, la même motivation, leur attachement à la techno. Une musique qu’ils disent ne pas retrouver, ou trop rarement, dans les programmations proposées au Maroc.
Organiser devient alors une manière de combler ce manque. À défaut de trouver la fête qu’ils cherchent, ils la financent, la montent et la mettent en scène eux-mêmes.
Les membres refusent cependant l’imaginaire automatiquement associé aux événements dits «clandestins». «Les gens nous assimilent à des soirées où l’alcool coule à flots et où la drogue circule forcément», regrette l’un d’eux.
Il insiste sur une autre lecture de leur démarche. «Nous organisons ces soirées uniquement parce que nous aimons la techno. Aucun événement ni aucun endroit au Maroc ne programme celle que nous aimons.»
Le mot «clandestin» mérite donc d’être manié avec précaution. Il évoque l’illégalité, alors que la confidentialité d’une soirée ne suffit pas, à elle seule, à établir son statut juridique.
Les autorisations, la sécurité, le voisinage, les conditions d’accueil et la prévention des risques restent néanmoins des questions centrales que les organisateurs de ces rassemblements doivent affronter au même titre que les structures conventionnelles.
À 10 heures, dans la ferme de Benslimane, ces débats semblent pourtant lointains. Le jour est déjà installé, mais les basses continuent. Devant la scène, les danseurs encore présents tiennent la cadence.
Pendant quelques heures, XIII OR aura fabriqué son propre espace culturel, avec ses artistes, ses techniciens, sa scénographie et son public.
Puis la musique finira par s’arrêter.
Les participants repartiront et l’adresse disparaîtra de nouveau des conversations publiques. Jusqu’au prochain message sur Telegram, à la prochaine localisation envoyée au dernier moment, à la prochaine ferme transformée en piste de danse.
Dans les angles morts de la culture institutionnelle, la techno poursuit ainsi son existence intermittente – quinze jours de silence, puis une nuit sans fin.