Maghreb Steel peut-elle être sauvée ?

La situation financière s’est un peu améliorée entre 2015 et 2017, mais l’entreprise reste très fragilisée par des facteurs structurels. Le top management poursuit la restructuration, en basant sa stratégie sur le maintien et le renforcement des mesures de défense commerciale pour protéger ses parts de marché. La recherche d’un repreneur est une autre option pour sortir de la crise. Pour des experts et des opérateurs des industries métalliques, l’entreprise gagnerait à se concentrer essentiellement sur l’export en se re-spécialisant dans les produits laminés à froid.

Des mesures de défense commerciale activées par le gouvernement, avec à la clé une mesure de sauvegarde contre les importations européennes et turques de tôles laminés à chaud depuis 2015 et une mesure antidumping contre les importations de tôles laminées à froid depuis 2014. Un coup de pouce financier – plus ou moins forcé – des banques, qui espèrent recouvrer leurs créances colossales. Un plan de restructuration musclé mis en branle en 2015 par le nouveau management, qui a pris les commandes de l’entreprise à la place de la famille Sekkat. Il faut dire que toutes les cartes ont été déployées ou presque pour sauver un «fleuron» de l’industrie sidérurgique d’une banqueroute évitée de justesse en 2014. Néanmoins, le bout du tunnel est encore loin, aussi bien pour les actionnaires que les créanciers et les industriels gravitant autour de l’écosystème Maghreb Steel. Pour ces derniers, le sidérurgiste est un opérateur clé qui était censé contribuer à l’industrialisation du Maroc, mais qui a fini par prendre en otage les industries métalliques, métallurgiques et électro-mécaniques (voir encadré 1)». Dénonçant «la contrainte de s’approvisionner en un acier plat surpayé auprès d’un monopole, tout en évoluant paradoxalement dans un marché très ouvert», ceux-ci se considèrent comme étant «les victimes collatérales de l’échec d’un virage stratégique mal pensé et pris au mauvais moment (voir encadré 2)».

En face, les dirigeants de l’unique producteur national d’acier plat se disent conscients de la complexité de la situation et son impact sur l’aval du secteur, tout en croyant dur comme fer que l’entreprise pourra toujours sortir la tête de l’eau. Pour un membre du top management de la firme, le salut viendra par davantage de protectionnisme en phase avec la tendance internationale (voir encadré 3), la poursuite de la restructuration de l’entreprise et le maintien des efforts des partenaires financiers qui ont donné leurs fruits, et surtout l’augmentation de la demande locale. Autre option, et non des moindres : trouver un repreneur, un sidérurgiste de classe mondiale. «Plus d’une dizaine d’acteurs ont manifesté leur intérêt dont un repreneur potentiel en phase de négociations poussées avec les parties prenantes», confie notre source au sein de la direction, sur un ton optimiste.
Quid de l’export ?. «Il a sa place, puisque nous exportons déjà dans beaucoup de pays, mais il ne pourra pas devancer le local. Partout, c’est dans le marché local où s’écoule la plus grosse part de la production. L’export sert d’appoint. C’est spécifique à la sidérurgie», rétorque-t-elle.

Un crédit de trésorerie de 225 MDH en cours de déblocage

La stratégie de sortie de crise a-t-elle payée depuis son déploiement en 2015 ? «Absolument. Il suffit de voir l’évolution de nos indicateurs financiers, en l’occurrence l’EBITDA qui était de -218 MDH en 2014 et qui s’est réduit à – 52 millions en 2015, pour grimper ensuite à 213 millions en 2016 avant de se stabiliser à 200 millions de DH en 2017. Cela signifie que Maghreb Steel a dégagé du cash ces dernières années, malgré le retour des difficultés en 2018».

Le résultat net – toujours négatif – a évolué positivement de -745 MDH en 2014 à -132 millions de DH en 2017. Pareil pour les ventes qui sont passées de 319 000 tonnes à 516 000 tonnes durant la même période.

Amélioration de la performance industrielle à travers la réduction du chômage technique et des taux de chutes, révolution en matière de sécurité avec une réduction drastique des incidents et des accidents, refonte de la politique RH et de la gouvernance, activation des mesures de défense. Ce sont là autant de réalisations évoquées par le management de Maghreb Steel pour défendre le bilan de sa stratégie. Pour nombre d’observateurs, l’entreprise a surtout bénéficié d’un contexte très favorable à l’international durant les années 2016 et 2017, sans pour autant réaliser des gains considérables, au même niveau que les concurrents. «Les problématiques de l’entreprise sont structurelles», estiment-ils.

En 2018, les performances ont été moins bonnes, reconnait une source proche de de Maghreb Steel, du fait de l’insuffisance des lignes de crédit mises en place par les banques, couplée à la décision de Donald Trump de taxer l’acier de 25%, provoquant des perturbations sur le marché international. Aussi, il aura fallu un énième coup de pouce via un crédit de trésorerie de 225 MDH en cours de déblocage garantie par la Caisse centrale de garantie (CCG).

L’outil industriel est inadapté, selon des experts

Pour un fin connaisseur du marché de l’acier plat et de l’entreprise ayant requis l’anonymat, «ni la fermeture totale du marché marocain aux importations, ni la politique de relance basée sur la demande locale, ni le bricolage financier ne pourront sauver l’entreprise. Le salut de Maghreb Steel viendra par une protection plus efficace, à l’instar des autres pays industrialisés, la poursuite de la restructuration de l’entreprise et le maintien des efforts des partenaires financiers qui ont donné leurs fruits, et surtout l’augmentation de la demande locale», poursuit-il. «Des entreprises spécialisées uniquement dans le laminage à froid arrivent à réaliser des gains conséquents, comme l’égyptien Kandil Steel, qui a d’ailleurs le même laminoir à froid de Maghreb Steel», argue le même interlocuteur. Pour lui, «des facteurs structurels sont derrière la crise que vit l’entreprise, dont essentiellement l’étroitesse du marché local et l’inadaptation du Stecken mill, l’outil industriel de l’activité laminage à chaud doté d’une grosse capacité d’un million de tonnes ; l’activité qui a été à l’origine de la crise que vit toujours l’entreprise».
Un vieux routier de l’industrie métallique, qui a requis l’anonymat, pousse le bouchon plus loin. «L’outil de production correspond à une ancienne génération de la sidérurgie des produits plats dépassée de deux générations, à savoir le TSC (Thin Slab Casting) et le TRC (Twin Roll Casting)».
Interpellé par La Vie éco, la direction de Maghreb Steel balaye d’un revers de la main tous ces propos, assurant que «l’outil du laminage à chaud est bien au contraire adapté aux petits marchés, étant moins cher et plus flexible». Et de préciser: «L’étude réalisée par le cabinet McKinsey a prouvé que le choix porté sur le Steckel est judicieux d’un point de vue économique et technologique».

Pour un expert, il est bien possible d’avoir beaucoup mieux. «Depuis quelques années, les installations de TRC peuvent être acquises à 30 millions de dollars pour des capacités de 200000 tonnes, du fait de la crise économique et la guerre technologique entre les puissances industrielles», indique-t-il. Pour lui aussi, Maghreb Steel gagnerait à revoir sa stratégie produit, en se réorientant vers des produits de haute valeur ajoutée dans le laminage à froid. En clair, l’idée est de tourner la page du laminage à chaud, dont les produits dégagent une faible valeur ajoutée, à en juger par des marges trop serrées. «Cela permettra, d’une part, à l’entreprise de générer beaucoup de cash pour payer sa dette, en important de l’acier à bas prix et en le transformant, et, d’autre part, à toutes les filières situées en aval d’avoir accès à une matière première compétitive», détaille-t-il.
Si nos interlocuteurs affichent des divergences de vues sur les pistes de stratégies de relance, il n’en demeure pas moins qu’ils reconnaissent à l’unisson que certains facteurs structurels, comme les surcoûts logistiques et énergétiques ou bien la taille du marché, plombent la compétitivité de Maghreb Steel. Des facteurs qui font pourtant partie du paysage industriel national.

Situation financiere de Maghreb Steel

 

Dans leur argumentaire pour maintenir et renforcer davantage la protection commerciale dont ils bénéficient, les sidérurgistes marocains indiquent – étude à l’appui – que les mesures de défense commerciale (antidumping, anti-subvention et sauvegarde) ont presque doublé dans le monde, entre 2007 et 2017, passant de 273 à 458. L’agressivité de ces mesures en pourcentage de taxes et droits additionnels a également monté d’un cran. L’élection du président Donald Trump a renforcé cette tendance et conforté les gouvernements dans leur choix, à l’aune du mépris décomplexé qu’affiche la nouvelle administration américaine à l’égard des règlements de l’OMC. «Le marché marocain reste moins protégé», répètent-ils en chœur.
Le fait qu’il y ait un seul producteur national d’acier plat – qui profite de mesures de défense commerciale et qui est de surcroît en difficulté – suscite l’ire des industriels qui se situent en aval. Ces derniers se plaignent d’une situation de monopole qui, d’après eux, n’arrangerait ni Maghreb Steel ni ses clients sur le long terme. Pour ce qui est de la branche des produits longs, la protection dérange moins, du fait que ce marché est partagé entre plusieurs opérateurs et que le seul secteur impacté situé en aval est la construction.

Fonderie, chaudronnerie et construction métalliques, tubes et profilés, meubles en métal, usinage, construction et réparation en aval… Toutes ces filières industrielles consomment les produits d’acier plat. A l’évidence, leur compétitivité dépend fortement du coût de cet intrant, de sa qualité et de sa disponibilité. A ces secteurs s’ajoutent certains nouveaux métiers mondiaux du Maroc – automobile et aéronautique, notamment – dont le besoin en acier plat de haute qualité est comblé, pour l’instant, par l’importation sous le régime d’admission temporaire, en l’absence d’un producteur national capable de le fournir.

Fondé en 1975, Maghreb Steel a parcouru un long chemin avant de devenir un fleuron de l’industrie sidérurgique. A l’origine une petite entreprise spécialisée dans les tubes dénommée Maghreb Tubes, elle a grandi, au fil des ans, en intégrant lentement mais sûrement la chaîne de valeur de l’acier. En 2000, la société crée un complexe laminage à froid d’une capacité de 200000 tonnes. Quatre ans après, l’entreprise de la famille Sekkat double ses capacités, toujours dans l’activité – lucrative et orientée vers l’export – du laminage à froid. «Elle fut l’un des champions industriels à l’export», témoigne un ex-cadre de la boîte.
En 2007, le sidérurgiste se lance dans le laminage à chaud, avec l’ambition de poursuivre sa politique d’intégration. L’investissement financé par la dette s’élève à la coquette somme de 5,7 milliards de DH. Maghreb Steel opte pour un outil de production (steckel) doté d’une capacité d’un million de tonnes pour un marché local qui consomme un peu moins de 500 000 tonnes. «A l’époque, personne n’osait douter de la réussite du projet, initié par un brillant homme qui n’a jamais échoué dans les affaires», se remémore un cadre de la CGEM. Une année plus tard, la crise économique mondiale se manifeste, provoquant la chute des prix de l’acier. Dès son lancement effectif en 2010, l’activité du laminage à chaud deviendra, pour l’entreprise, un caillou dans la chaussure. Les difficultés prennent de l’ampleur fin 2012 pour s’éterniser à partir de 2014, année durant laquelle la famille Sekkat a été écartée du management, à l’issue d’une étude du cabinet McKinsey.

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