Réformer les bà¢timents avant la justice

A la Cour d’appel située Bd. des FAR, les deux ascenseurs ne fonctionnent plus depuis belle lurette, alors que les bureaux des greffiers se trouvent au 5e étage (soit la bagatelle de 103 marches à  gravir), ceux des magistrats au 6e, les procureurs bénéficiant d’une superbe vue sur le port de Casablanca au 7e étage, où ils arrivent toujours essoufflés.

L’année 2013 se veut être celle qui verra s’effectuer, selon les responsables concernés, de profondes réformes en matière de justice. On veut bien les croire, tant le secteur a besoin d’un sérieux coup de lifting. Mais avant de se pencher sur les textes de loi obsolètes à rajeunir,  sur les dispositions législatives à prendre, amender ou rectifier, il serait judicieux de se préoccuper aussi de l’aspect pratique et matériel, notamment l’état des bâtiments dévolus à l’application de la justice : il s’agit bien évidemment des tribunaux, dont, pour certains, une rénovation, un ravalement ou un ménagement s’imposent d’urgence.
Car pour que la justice soit rendue dans des conditions satisfaisantes, pour que force puisse rester à la loi, il faut que ceux qui ont la charge de juger puissent le faire convenablement, que les visiteurs des palais de justice (professionnels de la justice, plaideurs…) ressentent l’efficacité d’une machine bien huilée, ce qui n’est malheureusement pas le cas.

Prenons quelques exemples pratiques. D’abord, l’éparpillement des tribunaux dans tout Casablanca tend plus à éloigner la justice du citoyen qu’à l’en rapprocher. Ainsi, une affaire sociale jugée à Hay Hassani se verra traitée en appel dans une annexe du tribunal de première instance, situé en plein centre-ville ; ceci décourage les avocats, désappointe les citoyens et agace même les magistrats, obligés à de fréquents allers-retours entre ces deux pôles. Une revendication unanime prend forme ces temps-ci : la création d’un complexe judiciaire unique, regroupant en un seul bâtiment tous les tribunaux de la ville (première instance, appel, tribunal administratif, social ou de la famille), à l’instar de ce qui existe dans d’autres pays (ce qui éviterait aussi à certains dossiers de s’égarer entre Al Oulfa et Ain-Sebââ, lors de transferts toujours épiques !).

Ensuite, quid des équipements censés améliorer l’application de la justice au quotidien ? A la Cour d’appel située bd. des FAR, les deux ascenseurs ne fonctionnent plus depuis belle lurette, alors que les bureaux des greffiers se trouvent au 5e étage (soit la bagatelle de 103 marches à gravir), ceux des magistrats au 6e, les procureurs bénéficiant d’une superbe vue sur le port de Casablanca au 7e étage, où ils arrivent toujours essoufflés. On croise souvent ainsi des juges excédés des greffiers mécontents de devoir transporter des centaines de dossiers depuis leurs bureaux jusqu’aux salles d’audience du rez-de-chaussée, des avocats éreintés ayant gravi des étages en vain : le juge qu’ils étaient venus voir étant absent. On rencontre aussi des personnes handicapées (béquilles, fauteuils roulants) ayant toutes les peines du monde à faire valoir leurs droits dans ces conditions difficiles…sachant que les deux ordinateurs du rez-de-chaussée sont en «congé maladie» depuis des lustres !

 La même réflexion, du reste, concerne l’imposant palais de justice trônant devant la wilaya : trois étages de bureaux, pas d’ascenseurs…et une seule photocopieuse, judicieusement placée au rez-de-chaussée !
Le tribunal de commerce, lui, est d’une beauté architecturale rare, avec zelliges sculptés, bois rares décorant les plafonds, enluminures richement travaillées, décors en plâtre finement ciselés, couleurs chatoyantes, marbres à profusion, bref, une merveille artistique. Sauf que les concepteurs de cet équipement, tout en dépensant une fortune pour sa construction, n’ont pas pensé à ceux qui allaient l’utiliser : aucune climatisation (les salles d’audience devenant des étuves en été), des bureaux sans fenêtres, car situés au sous-sol, ce qui perturbe le rendement des fonctionnaires, des couloirs interminables, traversant sans crier gare des parkings souterrains. Ainsi que DEUX ordinateurs (encore) gracieusement mis par le ministère de la justice à la disposition des 4 000 avocats de Casablanca…pour leur faciliter la tâche, le suivi et le contrôle de leurs dossiers : on imagine les bousculades quotidiennes !

Les originalités ne manquent donc pas dans la conception de nos tribunaux, dans le manque criant d’équipements de base, et dans le besoin de travaux de construction. Il serait urgent d’y remédier, avant d’envisager toute réforme sérieuse. Notons tout de même l’abnégation, le dévouement, l’efficacité et le professionnalisme dont font preuve nombre de fonctionnaires, s’activant, se démenant, se déplaçant dans tous les coins des tribunaux pour mener à bien leur mission, aider les avocats, assister les justiciables, en un mot veiller à une application saine de la justice…, lorsqu’ils ne sont pas en grève pour protester contre leurs conditions de travail !