Parole contre parole

Une femme moderne, divorcée, deux enfants, a pour voisin un barbu, hyper pieux, du moins en apparence, sa femme et ses filles portant le niqab et le hijab. il en veut à  la manière de vivre de sa voisine, se plaint au concierge, en parle aux autres voisins et finit par entrer en altercation avec la concernée qui, en lui résistant, perdra un enfant à  l’issue d’une chute dans les escaliers…

Les rapports de voisinage ne sont jamais simples et peuvent parfois dégénérer. Dans un immeuble du centre-ville, habitent Mme S. une jeune femme, qui vient tout juste de divorcer, et ses deux enfants (cinq ans et un an). Elle est moderne, dynamique, occupe un poste de responsabilité dans une grande entreprise et mène une vie tranquille consacrée à ses enfants, sa famille et son travail. Tout se passe bien, jusqu’au jour où une nouvelle famille emménage sur le même palier qu’elle, au troisième étage. Le monsieur, homme d’âge mur, ne connaît pas l’usage du rasoir, ni de la mousse à raser, affirme de grands principes et une rigidité morale et intellectuelle affichée. De son épouse on ne voit que les yeux, le reste étant complètement recouvert par une espèce de tissu noir : elle, elle ne parle à personne, ne regarde personne, et voue toute son existence à satisfaire les exigences de son mari, poussant le zèle jusqu’à voiler ses deux petites filles de sept et trois ans.

Au début la cohabitation ne connaît aucun accroc, mais avec les mois les tensions apparaissent. Mme S. reçoit ses amis, parfois son ex-époux (avec qui elle demeure en bons termes) vient voir ses enfants ; des collègues de travail, des connaissances, (hommes ou femmes), des cousines lui rendent visite, ce qui crée une certaine animation dans l’ascenseur et sur le palier.

Il n’y a pas d’excès, pas de nuisances sonores, pas de personnes louches, ni d’horaires indus : c’est tout simplement la vie normale d’une jeune personne moderne, bien-vivante et épanouie. Mais le voisin ne l’entend pas ainsi, et commence à faire des remarques désobligeantes, se plaint au concierge, en parle aux autres voisins, se répand en commentaires dans les commerces avoisinants, et ne rate pas une occasion d’en faire part ostensiblement lorsqu’il se rend à la mosquée. Mme S. l’ignore avec superbe, sachant qu’elle n’a rien à se reprocher, étant unanimement connue, appréciée et respectée dans le quartier. Le voisin s’offusque de ce dédain, et manifeste des signes de colère, comme ne pas saluer sa voisine lorsqu’il la rencontre. Les choses vont durer ainsi un certain temps, et un jour, c’est le drame.

Entendant du bruit et des cris sur le palier, Mme S. sort de son appartement, portant dans ses bras son bébé d’un an. Elle y trouve son voisin vociférant, excité, tenant des propos presque incohérents et l’accusant de tous les maux, entre autres amabilités, de prostitution, de mauvaise vie, de fréquentations douteuses, et l’exhortant à grands renforts de citations religieuses à rentrer dans le droit chemin sous peine de châtiment divin. Elle ne l’écoute pas, fait demi-tour pour rentrer chez elle, lorsque le voisin l’agrippe par son habit. Elle fait un geste pour l’éloigner, il insiste, elle tire, trébuche, tombe avec le bébé dans l’escalier tout proche : l’enfant succombera à un traumatisme crânien, et le voisin se retrouve incarcéré, poursuivi pour homicide involontaire.

Devant le juge d’instruction, il niera toute intention belliqueuse et assure n’avoir jamais eu la volonté de tuer quiconque. La jeune mère, sa famille, ses amis et ses collègues sont, eux, atterrés par ce terrible drame. Le dossier pénal suit son cours, et finit par arriver devant la Chambre criminelle du tribunal de Casablanca. Les magistrats écoutent le prévenu s’expliquer, puis ils entendent le témoignage poignant de Mme S. Ils constatent que la scène n’a pas eu de témoins, et que donc il s’agit d’un cas ou, comme on dit au Palais de justice, c’est parole contre parole. Le voisin affirme qu’il n’a poussé personne, la victime prétend que sa chute est due au recul qu’elle a effectué pour tenter de lui échapper. L’homme est perçu par les juges comme un citoyen honnête, pieux et fidèle parmi les fidèles à la mosquée du quartier, vivant dans le respect des autres, et n’ayant aucun antécédent judiciaire. Mme S., au contraire, traîne le boulet de son divorce, et a contre elle sa jeunesse, son style de vie, son mode décontracté et son apparence moderne. Au vu de toutes ces considérations, la Cour criminelle décide, fait exceptionnel au Maroc, de faire valoir le bénéfice du doute au profit de l’accusé, et prononce son acquittement pur et simple…
(A suivre).