Ne fais pas du bien, tu ne t’en porteras que mieux !

Nul n’a le droit de se faire justice soi-même, ni d’usurper les fonctions dévolues aux forces de l’ordre, sinon, ce serait la pagaille, explique-t-on à  Driss, en l’enfermant dans une cellule. Celui-ci, réfléchissant, mais un peu tard, jura qu’on ne l’y reprendrait plus, à  rendre service à  son prochain. Les magistrats se montrèrent tout de même conciliants à  son égard.

Il est un dicton marocain qui dit : «Ne fais pas du bien, il n’arrivera rien» ( sous entendu tu ne risques aucun problème). C’est bien vrai, et l’infortuné Driss T. méditera longtemps ce proverbe plein de sagesse. Son seul tort dans la vie est d’avoir voulu rendre service à un ami… et il aurait été fort bien inspiré s’il avait décidé de s’occuper de ses affaires (et de, comme on dit en darija, «rentrer dans le souk de sa tête») !

Son ami, Rachid D., est commerçant, possédant un atelier de couture qui fonctionne assez bien : les commandes s’accumulent, les exportations vont bon train, l’affaire est prospère. Il a ses clients, dont un exportateur, qui lui achète de grandes quantités de marchandises, en vue de les envoyer à des clients étrangers. Tout fonctionne à merveille, et les deux parties sont satisfaites de leur relation d’affaires, qui dure depuis des années. Mais en 2010, une grave crise économique touche le monde entier, et le volume des affaires décroît.

L’exportateur commande de moins en moins de marchandises, dans un premier temps, puis dans un second temps laisse les factures s’accumuler, ne pouvant les honorer en temps voulus. Rachid patiente, relance son client, le contacte à maintes reprises, mais la réponse est toujours la même : situation économique catastrophique, l’exportateur ne peut payer. Rachid finit par s’adresser à la justice, une requête aux fins de paiement est rapidement engagée, suivie d’une ordonnance de paiement. Mais l’exportateur a organisé son insolvabilité, transféré son argent sur d’autres comptes (familiaux), et vendu le peu de matériel (informatique surtout) qu’il possédait. L’huissier en charge de l’exécution ne peut donc que dresser un PV de carence, expliquant que le débiteur est insolvable, et qu’il n’y a aucun bien valable et consistant à saisir, en vue d’une éventuelle vente aux enchères. Une plainte pour escroquerie et abus de confiance est alors déposée au parquet, lequel délivre un mandat d’amener, confiant aux éléments de la Sûreté nationale le soin d’appréhender le débiteur indélicat. Sauf que les policiers n’ont pas que ça à faire : entre les enquêtes diverses, les interpellations en flagrant délit, et les sollicitations en tous genres, la traque aux débiteurs pour cause économique ne figure pas parmi leurs priorités. Le dossier est donc archivé, selon la formule consacrée, «en attente de repérer (sic) le suspect».

Rachid est désappointé, déçu, et se confie incidemment à son ami de toujours, Driss, lequel compatit bien volontiers, et promet d’en toucher un mot à l’une de ses connaissances, officier de police de son état. L’affaire en reste là, durant quelques semaines, jusqu’au jour où, fortuitement, Driss attablé à une terrasse de café du centre-ville avec des amis, aperçoit l’exportateur mauvais payeur descendre d’une luxueuse berline qu’il vient de garer juste devant lui…
Se remémorant les problèmes de son ami, son sang ne fait qu’un tour. Il se lève, se dirige vers l’exportateur, et l’apostrophe, lui reprochant de trahir la confiance de son ami Rachid, de prétendre qu’il est sans le sou, alors qu’il circule dans une belle voiture, et l’invite à l’accompagner chez Rachid afin de régler le litige les opposant. L’exportateur refuse, s’emporte, le ton monte, et …

Il convient de préciser ici que notre ami Driss est solidement bâti, une montagne de muscles, genre Mike Tyson, et donc il attrape solidement l’exportateur, le menaçant de graves sévices s’il lui résiste, ce que l’autre, intelligent, ne tente même pas. Driss demande à l’un de ses amis de le conduire au commissariat du coin, et se présente aux agents en poste, expliquant qu’il leur ramène un individu recherché par leurs services. On le prie de patienter le temps de faire quelques vérifications, et d’en aviser le procureur du Roi…

Lequel, fort logiquement, ordonne l’arrestation des deux hommes : l’exportateur parce qu’il fait l’objet d’un mandat d’amener et d’un avis de recherche, et Driss pour violences publiques envers un tiers, menaces, enlèvement sur la voie publique et séquestration illégale… Petites babioles qui vont chercher dans les dix ans d’incarcération !

Nul n’a le droit de se faire justice soi-même, ni d’usurper les fonctions dévolues aux forces de l’ordre, sinon, ce serait la pagaille, explique-t-on à Driss, en l’enfermant dans une cellule. Celui-ci, réfléchissant, mais un peu tard, jura qu’on ne l’y reprendrait plus, à rendre service à son prochain.

Les magistrats (procureur et juge) se montrèrent tout de même conciliants à son égard. Relâché après quelques heures de garde à vue, il fut poursuivi en état de liberté provisoire, se vit accorder de larges circonstances atténuantes et écopa d’une peine de principe, un emprisonnement avec sursis.

Depuis, il est définitivement rentré «dans le souk de sa tête» !