Ne fais pas du bien, il ne t’arrivera rien !

Le bon citoyen préfère prudemment régler 500 dirhams tout de suite, tout en se promettant que la prochaine fois qu’il verra quelqu’un en difficulté, il changera de trottoir; et s’il entend crier au secours, au meurtre, au vol, il se bouchera les oreilles, et détournera prudemment le regard. L’adage populaire est donc bien fondé !

Tenir une chronique judiciaire est chose sérieuse, la Justice l’étant tout autant…sauf si Kafka s’en mêle, auquel cas les situations s’emmêlent et s’embrouillent. Fidèles lecteurs de La Vie éco, déridons-nous donc quelque peu.

Les Marocains sont connus pour être bougons, protestataires, jamais contents, forts en récriminations en tous genres. Mais ils ont aussi la réputation d’un peuple affable, courageux, hospitalier, ayant le goût du partage, le sens de la famille et le respect de certaines valeurs ancestrales…, comme par exemple porter secours à une personne en danger, assister un inconnu en situation difficile, comportements du reste forts honorables. Pourtant, cela peut se payer cher.

Un dicton local conjugué à un autre, le tout traduit en français, donnerait d’ailleurs ceci (à peu près) : «Rentre dans le souk de ta tête, et ne fais pas du bien, il ne t’arrivera rien» (je vous laisse le soin de traduire).

Habib S. est un Marocain normal, tranquille, menant une vie de famille paisible et une carrière professionnelle linéaire, sans soucis majeurs. Il y a de cela un mois, il se rend à son travail dans un quartier casablancais où les unités industrielles foisonnent. Descendant de voiture devant son entreprise, il remarque un attroupement non loin de là, occasionnant aussi un ralentissement de la circulation (les Marocains sont aussi curieux par nature). Devant une usine voisine, une femme est étendue sur le sol, prise, semble-t-il, d’un malaise. Elle crie, se contorsionne, s’arrache la djellaba ; on ne sait s’il s’agit d’une crise épileptique, néphrétique, ou encore d’un mal plus grave. Ses collègues de travail l’entourent, essayant de la calmer, la réconforter de diverses manières: l’une suggère de lui faire boire de l’eau, une autre s’y oppose, arguant d’un étouffement possible, une troisième propose de lui faire respirer des sels, le tout sous le regard des  passants, des badauds et des conducteurs… Bref, c’est la panique généralisée, et le désordre le plus total.

Devant ce spectacle désolant, Habib, en bon citoyen, décide d’agir. Il entre dans l’entreprise où il travaille, saisit un téléphone et prévient les pompiers qu’une dame est en train de suffoquer sur la voie publique, indiquant l’adresse exacte, et précisant, à la demande des pompiers, sa propre identité. Il raccroche, le cœur en paix, et le cerveau apaisé : il a rendu secours à son prochain, d’une manière tout à fait désintéressée, estimant qu’il n’a fait que son devoir de citoyen, ce que tout le monde aurait fait à sa place. Histoire terminée.

Sauf que…pendant qu’il passait le coup de fil, la dame «agonisante» dans la rue a brusquement guéri  ! Est-ce l’effet des sels, des incantations, ou l’intervention du Saint-esprit ? Nul n’en sait rien, sinon qu’elle a repris ses esprits, s’est relevée, aidée par ses collègues, et tout ce joli monde a réintégré dare-dare l’usine voisine, laissant une rue désertée et vide à l’arrivée des pompiers. Tout ceci Habib l’ignorait, et ce n’est qu’à la fin de sa journée de travail qu’il apprend ces faits.

Le lendemain matin, se présente un policier à son domicile, lui remettant une convocation d’urgence au commissariat le plus proche. Là, un officier vérifie son identité, puis lui demande de patienter un instant. Habib n’y voit aucun inconvénient, précisant toutefois qu’il n’aimerait pas arriver en retard à son travail, ce ne serait pas sérieux. Offusqué, l’officier lui rétorque : «Et s’amuser à appeler les pompiers pour rien, c’est sérieux ?».

Habib tombe des nues en apprenant ce qui s’est passé la veille : il a vu de ses propres yeux une femme en détresse dans la rue, et personne ne semblait savoir quoi faire, alors il a agi, explique-t-il. Et bien non, lui répond-on : la rue était vide à l’arrivée des pompiers, et nul n’a signalé quoi que ce soit, ni les commerçants voisins, ni les ouvrières de l’usine d’à-côté, ni les policiers en service dans le secteur.

Et ce qu’il a fait, en langage juridique, s’appelle  «propagation de fausses nouvelles», entraînant «une «mobilisation sans cause des forces publiques», ainsi qu’un déplacement inutile d’un véhicule de pompiers avec son équipage de cinq personnes, le tout étant considéré comme «un trouble sérieux de l’ordre public». Non mais ?

Habib est choqué, mais c’est la loi. Cependant, magnanimes, les policiers lui laissent le choix : soit régler sur place l’amende de cinq cent dirhams pour les faits cités plus haut; soit être présenté au parquet, devant un procureur, qui pourra décider de le poursuivre en correctionnelle, voire doubler (si ce n’est tripler le montant de l’amende), sans préjudice de toute peine de prison qui sera prononcée…en général assortie de sursis, mais sait-on jamais sur qui on peut tomber, n’est-ce pas !

Le bon citoyen préfère prudemment régler cinq cent dirhams tout de suite, tout en se promettant que la prochaine fois qu’il verra quelqu’un en difficulté, il changera de trottoir; et s’il entend crier au secours, au meurtre, au vol, il se bouchera les oreilles, et détournera prudemment le regard. L’adage populaire est donc bien fondé !