L’avocat, l’audience et le portable…

c’est toujours un «spectacle» que de voir des gens menottés, l’air abattu, comparaître entre deux policiers. Et la foule aime entendre des lourdes condamnations, qui vont envoyer des prévenus en prison pour dix, vingt ou trente ans : c’est le côté voyeurisme malsain des audiences criminelles

L’auguste La Fontaine, Jean de son prénom, aurait sûrement écrit une fable, et l’aurait certainement titrée : «L’avocat, l’audience et le portable».
La scène se déroule au tribunal pénal de Casablanca. Cet endroit est assez particulier car les audiences qui s’y tiennent ne concernent que des cas de délits ou crimes, en général sanctionnés par des peines d’emprisonnement plus ou moins longues. Les verdicts sont souvent sévères, mais il faut aussi signaler que les prévenus, accusés ou inculpés, sont rarement des enfants de chœur, méritant le Paradis sans confession. L’ambiance est donc tendue, électrique, chargée d’émotions, de sentiments divers car plusieurs groupes de personnes se croisent, se jaugent ou s’observent: les familles des victimes côtoient celles des prévenus, et se jettent des regards dénués de toute aménité ; les policiers déambulent, prêts à intervenir si les deux camps en venaient aux mains, tant l’air est imprégné d’hostilité. Les amis des deux parties viennent soutenir leurs amis, des badauds viennent assister aux audiences ; c’est toujours un «spectacle» que de voir des gens menottés, l’air abattu, comparaître entre deux policiers. Et la foule aime entendre des lourdes condamnations, qui vont envoyer des prévenus en prison pour dix, vingt ou trente ans : c’est le côté voyeurisme malsain des audiences criminelles.

L’audience de la Chambre criminelle se tenait donc récemment avec son lot de dossiers quotidiens, englobant tous les délits et crimes : du meurtre au viol, en passant par les violences sur ascendants (avoir tabassé ses propres parents !), sans oublier les multiples et variées violences de toutes sortes. Tout le monde est affairé : les juges gèrent leurs dossiers, les appariteurs s’occupent des pièces à conviction, les procureurs requièrent sans faillir et la défense plaide. Donc en principe, chacun tient son rôle, dans un ballet bien huilé.

Et voilà que le président d’audience appelle le prochain dossier où il est question d’un vol qualifié, avec violence et usage d’armes blanches. Le genre d’affaire qui peut valoir à son auteur une bonne dizaine d’années d’incarcération…si les juges sont de bonne humeur. Une vingtaine dans le cas contraire. Chaque dossier a ses particularités, chaque affaire est différente de la précédente, et il est donc impérieux d’être concentré sur ce qui se passe à l’audience. Et effectivement. Le juge interroge les prévenus, les procureurs réclament de lourdes peines, et les avocats affûtent leurs arguments. Ils sont au nombre de quatre, et semblent préparer leur intervention, lorsque l’on remarque que finalement, tout le monde n’est pas si concentré que ça. L’un des avocats de la défense n’a pas l’air concerné par les débats: il s’isole discrètement derrière ses confrères qui plaident, sort son portable de sa poche, envoie un message, puis remet l’objet là où il l’a pris. Puis il s’approche de la barre pour participer au débat, prend l’air de celui qui a tout compris, et demande la parole. Que le juge lui accorde immédiatement : notre juriste se lance dans une plaidoirie… De vingt secondes, aussi stérile que courte. C’est que, dans sa poche, son portable vibre de plus en plus : le correspondant réclame semble-t-il une réponse immédiate. L’avocat ressort son portable et pianote son message, sous les yeux effarés de son client, dans le box des accusés qui se demande s’il a choisi le bon avocat pour le défendre. Celui présent devant lui a en effet l’air davantage absorbé par ses messages que par le déroulement de l’audience. Le président observe ce manège avec curiosité : il n’intervient pas, tant que l’audience n’est pas troublée et l’avocat ne dérange personne, sauf son client, bien sûr, qui se sent bien isolé !
Le verdict sera finalement assez clément, car le juge qui ne veut pas sanctionner durement un prévenu lâché par sa défense au moment crucial lui accordera de larges circonstances atténuantes : quatre ans fermes, quand même.

Et donc un petit conseil à tous les prévenus du Maroc, de France et de Navarre : avant d’entrer en salle d’audience criminelle, assurez-vous que votre défenseur n’a pas de téléphone portable sur lui ! Si c’est le cas, veillez à lui rappeler ses responsabilités ou changez-le illico presto !