La loi est faite pour être appliquée à  tous, mais pas aux magistrats !

quasiment toutes les voitures portant un macaron «magistrat» sont dépourvues de vignette, ce qui n’est prévu dans nulle disposition légale ; ledit macaron servant à  faciliter le stationnement aux côtés du tribunal durant les heures de travail. Mais lorsque l’on possède aussi la qualification d’«officier de police judiciaire», lorsqu’on se sait hiérarchiquement supérieur à  un agent de police de simple rang, n’est-ce pas, on peut se permettre quelques libertés avec la loi, voire avec tout ce qui est loi, règlement, décret ou autre texte écrit quelque part

L’une des fonctions publiques les plus prisées est celle de magistrat. Etre juge ou procureur suscite en effet bien des vocations pour qui nourrit quelques ambitions dans la vie. Mais y parvenir n’est pas chose aisée, et s’apparente souvent à un véritable parcours du combattant, d’où ne sortiront vainqueurs que quelques rares élus. Car après des années d’études en droit, il faut ensuite s’attaquer au redoutable concours de la magistrature. Ce dernier, organisé épisodiquement, en fonction des besoins en postes de magistrats, fait alors office de filtre, sachant que les quelques milliers de candidats à travers tout le Royaume concourent  pour un maximum de deux cents postes à pourvoir : c’est dire combien la sélection est rude. Ensuite, l’heureux candidat qui aura réussi devra encore supporter deux à trois ans de formation au sein de l’Institut supérieur de la magistrature, qui relève du département ministériel chargé de la justice (et des libertés).
Érigé en établissement public, il a pour missions principales la formation initiale des attachés de justice, la formation continue et spécialisée des magistrats et la formation initiale et continue dans le domaine du secrétariat–greffe…où ne règne pas franchement une ambiance de rigolade! Mais au bout de ce parcours, une consécration : la prestation de serment, puis la première affectation, en tant que juge ou substitut du procureur du Roi.

La carrière est lancée, chacun espérant secrètement gravir rapidement les échelons pour devenir, enfin, un jour peut-être, président du tribunal de première instance d’une grande ville, premier président d’une importante Cour d’appel, ou encore procureur du Roi, ou procureur général du Roi.

Mais pourquoi un tel engouement pour cette fonction ?

Ce n’est un secret pour personne que les avantages sont multiples, malgré quelques inconvénients relativement mineurs. Commençons par les aspects positifs. Dans l’imaginaire populaire marocain, le cadi (juge) est un personnage important. Il siège sur une estrade, dans un bâtiment majestueux aux dimensions importantes, porte une robe verte (que certains égayent en portant un tarbouch rouge sur la tête), parle «au nom du Roi», applique le droit, et rend la justice. Ça c’est le décorum, et ça impressionne le bon peuple. Du côté pratique, le salaire d’un magistrat est intéressant, la sécurité de l’emploi garantie, et le travail pas franchement éreintant! De plus, n’oublions pas que nous sommes au Maroc, patrie de l’informel, du non-dit, ce qui génère bien d’autres avantages officieux, mais bien pratiques dans la vie courante. Par exemple, on peut stationner n’importe comment, adopter des comportements hautains envers ses voisins d’habitation, enfreindre certains règlements concernant les constructions. En bref et d’une manière quasi générale, ceux qui appliquent les lois semblent, eux, les ignorer dans la vie quotidienne.
Ainsi, un constat déjà fait autour des tribunaux marocains : quasiment toutes les voitures portant un macaron «Magistrat» sont dépourvues de vignette, ce qui n’est prévu dans nulle disposition légale ; ledit macaron servant à faciliter le stationnement aux côtés du tribunal durant les heures de travail. Mais lorsque l’on possède aussi la qualification d’«officier de police judiciaire», lorsqu’on se sait hiérarchiquement supérieur à un agent de police de simple rang, n’est-ce pas, on peut se permettre quelques libertés avec la loi, voire avec tout ce qui est loi, règlement, décret ou autre texte écrit quelque part.
Une émission télévisée consacrée aux excès de vitesse montrait, l’autre soir, comment un gendarme, de manière courtoise mais ferme, retirait son permis de conduire à un contrevenant, lui signalant au passage qu’il devait appeler quelqu’un récupérer le véhicule, puisque lui ne pouvait plus en assurer la conduite. Au journaliste qui filmait la scène, le gendarme précisait qu’il comprenait les motivations de ce monsieur, magistrat se rendant à une audience de la Cour d’assises, et qui était légèrement en retard, d’où son excès de vitesse. Mais il ajoutait aussi que la loi est faite pour tout le monde, et surtout pour ceux chargés de l’appliquer aux autres. Mais ça ne se passait pas sur l’axe Rabat-Casablanca, mais Marseille-Paris ! Ce qui change tout.