Histoire de robes…

Sait-on que, en cas d’accident de la circulation grave commis par un conducteur alcoolisé, on interpelle dans la foulée le gérant du dernier établissement qui lui a servi un verre? Alors dans le cas d’Inezgane, il aurait fallu convoquer le vendeur du magasin, qui, vendant à  de pauvres jeunes filles sans discernement des habits manifestement «légers», aura concouru à  la réalisation du délit d’atteinte aux bonnes mÅ“urs !

«Des hommes en robe jugent des femmes en robe» : tel était le subtil titre d’un article du quotidien Le Monde, consacré à l’affaire dite d’Inezgane, encore que cette charmante cité se serait bien passée d’une telle publicité planétaire. Cette affaire consacre, outre un exemple contre-productif, mais aussi le dérapage de toute une chaine policière et judiciaire dans le traitement d’un cas somme toute banal au Maroc. Première déviation : les agents de police, appelés pour protéger des jeunes femmes harcelées du fait de leur tenue, interpellent ces dernières pour «outrage public». Ce n’est pas le rôle de la police que de contrôler la tenue vestimentaire des citoyens; et si c’est le cas, tous les estivants (marocains ou étrangers) seraient alors en grave danger, tout comme le tourisme marocain. Sans compter que, dans les rues de nos villes, les dames (et c’est normal en période estivale) adoptent des habits appropriés à la température ambiante, (déjà élevée)…au risque, bien entendu, de faire grimper la température masculine. Et le droit, dans tout ça ? Et la loi ? Dans sa grande sagesse, le législateur ne mentionne pas les termes de «short», «bikini» ou maillot. Pas plus qu’il n’évoque les strings, tee-shirts mouillés ou autres shorts forts échancrés. L’article 483 utilisé par les magistrats d’Inezgane stipule sobrement que : «Quiconque, par son état de nudité volontaire ou par l’obscénité de ses gestes ou de ses actes, commet un outrage public à la pudeur est puni de l’emprisonnement d’un mois à deux ans». Que l’on sache, les jeunes femmes n’étaient pas nues, mais habillées à la mode d’aujourd’hui. «Légères et court vêtues», pour citer La Fontaine, elles n’avaient nullement conscience d’être un trouble à l’ordre public, sauf que les policiers et le procureur en ont jugé autrement. Ce qui est en fait très grave, car touchant aux libertés individuelles garanties par la Constitution marocaine. Celle-ci prévoit, dans son préambule, qu’elle entend «bannir et combattre toute discrimination à l’encontre de quiconque en raison du sexe, de la couleur ou des croyances….ou de quelque circonstance personnelle que ce soit». Autrement dit, libre à tout citoyen d’adopter la tenue qu’il veut, sous réserve d’observer une certaine pudeur. Fort bien, mais dans ce cas, toutes les boutiques de prêt-à-porter féminin,  ou les grands centres commerciaux devraient fermer leurs alléchantes boutiques de mode, qui font leur succès. Et pourquoi pas, dans la foulée, procéder comme l’Etat le fait concernant la circulation de boissons alcoolisées? Sait-on que, en cas d’accident de la circulation grave commis par un conducteur alcoolisé, on interpelle dans la foulée le gérant du dernier établissement qui lui a servi un verre? Alors dans le cas d’Inezgane, il aurait fallu convoquer le vendeur du magasin, qui, vendant à de pauvres jeunes filles sans discernement des habits manifestement «légers», aura concouru à la réalisation du délit d’atteinte aux bonnes mœurs ! Donc, il y a comme un malaise dans l’air, en l’absence de textes clairs en la matière, et d’une certaine désinvolture de la part des principales autorités, qui semblent hésiter, pour ne pas avoir à trancher. Soit on autorise la vente de vêtements de tous les genres, et dans ce cas, pour assumer une totale responsabilité, on fait preuve de souplesse et de tolérance, y compris dans l’application de la loi. Soit on décrète une fois pour toutes, publiquement et solennellement, que telle tenue est prohibée, que tel accoutrement est interdit, et dans ce cas, les interpellations seraient fondées, y compris lorsqu’il s’agit d’hommes se promenant torse nu sur les trottoirs en bord de mer. Et pour en revenir à la législation applicable en la matière, il conviendra de rappeler que c’est une question d’hommes (ou de femmes) magistrats à qui revient la dernière parole : entre conservateurs et modernistes (entre tolérants et intransigeants), la magistrature aura à dire son mot, afin de clarifier les normes en vigueur, et préciser les lignes rouges à ne pas dépasser… quand on s’habille le matin, et pour s’éviter de malencontreuses déconvenues !