Dans la froideur inhumaine de la salle de présentation d’un tribunal

S’il est bien un endroit méconnu du grand public, et qu’on lui conseille d’ailleurs vivement d’éviter, c’est certainement le sous-sol de la Cour d’appel de Casablanca ou, pour être précis géographiquement, la salle de «présentation des suspects» située au parquet d’Ain-Sebââ et qui devait, sur le plan, servir de garage.

C’est donc dans ce local que se déroule immuablement chaque matin la séance de présentation. Du reste, «la présentation» est un terme juridique purement marocain. Ailleurs, les prévenus ne sont pas «présentés» -comme du bétail vendu par les maquignons- mais déférés devant un magistrat, en l’occurrence le substitut du procureur de Roi, qui doit décider de leur sort. La présentation n’a rien d’un exercice anodin : on ne va pas vous présenter au procureur pour un échange de banalités, mais bien pour vous préciser votre sort. L’ambiance qui règne dans ces lieux est difficilement descriptible. Et malgré des années d’exercice professionnel, on ne peut s’empêcher, à chaque fois que l’on pénètre dans l’antichambre du parquet, de ressentir la tension, la peur ou l’angoisse. Les citoyens y arrivent parfois guillerets et libres comme l’air, persuadés que les faits qui leur valent d’être convoqués sont bénins et que l’histoire sera réglée en quelques minutes. Et c’est là le drame : l’affaire sera effectivement réglée en moins de cinq minutes…, juste le temps pour le parquetier de service de jeter un œil sur le dossier et d’informer la personne concernée qu’elle sera placée en garde-à-vue ou carrément en détention préventive.

Comme on dit dans une célèbre bande dessinée, c’est le ciel qui tombe sur la tête de l’intéressé, car sa situation personnelle bascule brutalement dans un autre univers auquel, il faut l’admettre, nul n’est préparé. On voit dans les films et les séries TV différentes situations dans lesquelles une personne se retrouve dans les locaux de la police, et on a (en général) l’impression qu’il n’y a rien d’inquiétant. Sauf que l’on se trompe, car c’est un moment extrêmement pénible à vivre, quels que soient l’âge, la situation sociale ou le milieu professionnel. D’abord, il y a, en tout premier lieu, l’abolition totale de l’appartenance à tel ou tel groupe social : pauvre ou riche, puissant ou inconnu, tout le monde est logé à la même enseigne; et il est toujours difficile à un capitaine d’industrie, un commerçant fortuné, ou un respectable professeur d’université, de se voir intimer l’ordre de se déshabiller devant des policiers pour les besoins d’une fouille corporelle totale imposée au nom des impératifs de sécurité. Et si le gentil cadre souriant cachait dans ses sous-vêtements un couteau à cran d’arrêt, ou un pistolet ? Des cas ont existé, ailleurs, où une fouille incomplète ou imparfaite d’un suspect, s’est terminée par un carnage au commissariat, lorsque brusquement le suspect a sorti une arme à feu pour arroser tout le monde. Depuis, la vigilance est extrême et nul n’échappe à la partie «fouille». Une fois cet instant passé, l’individu se retrouve fragilisé à l’extrême, réduit à l’état de non-personne, car tout devient sujet à autorisation ; ce qui était, il y a encore une heure, simple, devient complexe. Boire, fumer, manger, se soulager ou téléphoner ne dépendent plus de l’individu, mais du règlement intérieur appliqué par les agents, le plus souvent en fonction de leur humeur.

Ce qui est remarquable en cet endroit, qui est donc situé dans un tribunal de premier ordre, c’est l’absence de droits ; tout ce qui est libertés individuelles, personnelles, est aboli. On est dans un palais de justice, mais on n’est pas encore passé devant la justice, et ça change tout. C’est une espèce de no man’s land juridique, où tout ce qui s’y passe n’est pas vraiment réglementé par des textes, mais obéit à une organisation policière bien rodée. C’est pour ce genre de raisons, par exemple, que certains pays et non des moindres ont autorisé la présence d’avocats dès la première heure de garde-à-vue afin de mieux encadrer ce qui se passe dans ces locaux entièrement livrés au bon vouloir des agents de police. Et de modifier une situation embarrassante: la mainmise du département de l’intérieur sur un service dépendant (en principe) du ministère de la justice…et des libertés !