Au Royaume
Maroc-Émirats : Les implications d’un partenariat d’une autre dimension
Une douzaine de MoU ont été signés, des projets concrets sont attendus dans trois mois et un mode de financement diversifié et innovant. Les deux pays initient, par-dessus tout, une nouvelle stratégie commune en Afrique.
Dakhla Gateway of Africa, Gazoduc Maroc-Nigéria, ports de Dakhla Atlantique et Nador West Med, TGV, Aéroports… si la Chine a rétabli, il y a quelques années, sa «Route de la Soie», le Maroc et en train de rouvrir sa «Route du sel et de l’or». Lors de son dernier discours du Trône, le Souverain, tout en confirmant la dimension atlantique du Royaume, a lancé une initiative permettant aux pays du Sahel l’accès à l’Atlantique. La Déclaration «Vers un partenariat novateur, renouvelé et enraciné», signée avec le Président des Émirats arabes unis, confirme cette tendance qui prend racine dans la nouvelle politique africaine du Maroc, initiée en 2015. La voie est donc toute tracée pour que le projet «Maroc porte d’Afrique» prenne forme. Les accords signés, dont une bonne partie porte sur le développement des infrastructures, vont non seulement renforcer cette vocation du Maroc, mais en accélérer la concrétisation. Dans la déclaration commune et la douzaine de MoU signés, et qui seront transformés en projets concrets dans un délai de trois mois, il y a évidemment une très forte dimension développementaliste. Il s’agit principalement d’accélérer les chantiers structurants déjà en route, comme la gestion des ports de Nador et Dakhla dont les travaux sont déjà très avancés, l’hydrogène vert, le transfert de l’eau, le transport d’électricité, le transport ferroviaire, l’extension des aéroports, la reconstruction d’Al Haouz, la sécurité alimentaire… ou le lancement de nouveaux projets, notamment dans le tourisme et l’immobilier. Plus encore, le Maroc cherche aujourd’hui à promouvoir une nouvelle génération de coopération bilatérale et d’investissements à long terme dans le domaine de l’énergie, de l’eau, des transports, y compris maritime, de l’alimentation, des télécommunications, la data…, ce qui lui permettra de renforcer sa résilience face aux différentes crises que connaît le monde.
Le partenariat conclu entre le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et les Fonds souverains émiratis constitue une garantie de la pérennité de ce partenariat et l’inscrit dans un horizon large et ouvert. Le mode de financement, capitaux, prêts concessionnels, prêts commerciaux compétitifs et mécanismes de financement innovants confirment également cette logique long-termiste.
Ensemble vers l’Afrique
Mais au-delà de cette composante «interne», ce partenariat comporte une dimension bien plus large. En ce sens, et réagissant à la signature de ces mémorandums d’entente entre le Maroc et les EAU, Fouzi Lekjaa, ministre délégué au Budget, a souligné que les accords signés «revêtent une dimension stratégique en raison de leur portée géographique, car ils dépassent le cadre de la coopération bilatérale entre l’État des Émirats arabes unis et le Royaume du Maroc pour inclure de nombreux pays africains et des projets présentant un intérêt pour le continent européen à l’avenir». Vu de l’Europe, le Maroc se profile déjà en une centrale électrique géante, mais aussi un pays de transit pour le gaz ouest-africain, entre autres atouts reconnus. Pour l’Afrique subsaharienne, le Royaume est une porte vers le développement et un avenir meilleur. Mais c’est surtout en Afrique que ce partenariat gagnant-gagnant s’annonce le plus fructueux. Depuis quelques années, le Maroc a négocié un virage stratégique de sa politique étrangère. Ce changement de cap s’est concrétisé par la signature d’un millier d’accords et de conventions avec des pays africains et la réintégration, depuis 2017, de l’UA. Pendant la même période, l’OCP s’est assuré une présence, à travers ses 12 filiales africaines, dans pas moins de 16 pays du continent. Cela en plus du travail mené par sa Fondation. C’est également en 2016 que le Maroc et le Nigéria ont convenu de créer un espace de développement de 13 pays qui seront reliés au Gazoduc Maroc-Nigéria. Le Royaume a également réactivé un projet qui date de quelques années plus tôt, l’Initiative Afrique Atlantique. Projet aujourd’hui en cours de concrétisation et auquel vont s’arrimer également les pays du Sahel auxquels le Royaume propose un accès à l’Atlantique. Cela bien sûr en plus d’une forte présence économique dans les pays de l’Afrique de l’Ouest. De leur côté, les Émirats arabes unis ont opéré, dès 2008, une réorientation stratégique de leurs investissements, faisant, depuis, de l’Afrique une zone privilégiée. En partenariat avec le Maroc, ils sont très implantés dans le domaine des télécoms, à travers Maroc Telecom. Ils ont également investi massivement dans l’énergie, renouvelable en particulier, mais surtout et fortement dans les infrastructures et la sécurité alimentaire. C’est dans les ports où ils sont très présents, puisqu’ils ont développé, gèrent ou ont obtenu en concession une multitude de terminaux portuaires dans de nombreux pays, Égypte, Algérie, Sénégal, Somalie, Guinée, Mozambique, et dans d’autres pays de l’Afrique orientale, comme ils ont obtenu une concession de 25 ans pour un centre de logistique à Kigali, au Rwanda, et possèdent des intérêts stratégiques au Nigéria.
Sur un autre volet, les EAU se sont lancés dans les projets d’acquisitions agricoles en Afrique qui sont considérés comme de véritables investissements stratégiques. Ils figurent déjà parmi les principaux acheteurs de terres agricoles en Afrique dans le cadre de ce qu’on appelle landgrabbing. Ce qui explique sans doute, même si ce n’est pas uniquement pour cela, la présence de l’OCP parmi les organismes signataires des MoU entre les deux pays. Force est de constater que si les investissements massifs des EAU à travers le continent africain étaient justifiés initialement par des opportunités commerciales ou répondaient à un impératif de sécurité alimentaire, ils se sont progressivement intégrés dans la stratégie régionale, dont les priorités sont devenues politiques, voire militaires. Le nouveau partenariat conclu entre les deux États, lundi 4 décembre, fera sans doute du Maroc et des Émirats, aux côtés de leurs alliés communs, des acteurs clés en Afrique de demain, loin devant la Chine ou encore la Russie et la Turquie. On peut déjà parler, à partir d’aujourd’hui, d’un «Axe Rabat-Abou Dhabi» qui traverse l’Afrique d’un bout à l’autre.