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Private equity : Ces fonds «étrangers» séduits par le Maroc
Durant la dernière décennie, ils font partie des véhicules d’investissement qui ont signé au Royaume les plus belles opérations : prises de participation dans des entreprises devenues leaders. Décryptage
Au Maroc, le stock des entreprises innovantes et à succès et celui des start-up et sociétés de taille intermédiaire, à la croissance exponentielle, ne cessent de croître. D’ailleurs, les performances réalisées par les sociétés gestionnaires des véhicules de private equity illustrent parfaitement les progrès de l’écosystème entrepreneurial, de plus en plus attrayant aux yeux des capital-risqueurs étrangers.
Concrètement, l’industrie marocaine du capital-investissement a enregistré, en 2025, sa meilleure performance annuelle depuis sa création, avec un total de levées de 6,6MMDH, réalisées par 11 fonds. Plus significatif encore, les investissements réalisés par 12 sociétés de gestion, dans différentes entreprises, ont totalisé 2,2 MMDH, avec à la clé 64 opérations en 2025, soit 35 nouvelles participations et 29 réinvestissements.
Autres données prouvant l’appétit grandissant des fonds d’investissement et des sociétés de gestion pour les prises de participation dans les entreprises marocaines: près de 11 MMDH ont été investis depuis 2020.
Ce qui est supérieur au double du volume de la période 2014–2019 et le triple par rapport à l’intervalle 2008-2013. Au-delà de ces chiffres pour le moins significatifs, l’un des faits majeurs du premier semestre 2026 et en lien avec l’industrie du private equity nationale concerne principalement le Virunga Africa Fund II, géré par le capital-investisseur panafricain Admaius Capital Partners, basé au Rwanda.
Dans le cadre des levées (en cours), de son deuxième véhicule de capital-investissement, avec l’objectif d’atteindre la barre symbolique des 500 millions de dollars, dont jusqu’à 25 millions de dollars investis par la Société financière internationale (groupe Banque mondiale), Admaius Capital Partners a intégré le Royaume dans sa liste des cinq pays prioritaires aux côtés de l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Kenya.
L’intérêt exprimé par ce capital-risqueur panafricain pour le Royaume est un prétexte légitime pour s’intéresser aux ténors étrangers opérant au Maroc, à ce qui les distingue des fonds locaux et surtout à l’évolution de leur poids dans l’industrie, boostée par le Fonds Mohammed VI pour l’investissement (FM6I).
Les facteurs de différenciation
Interrogé sur la principale ligne de démarcation entre les fonds marocains et étrangers, Amine El Azher, fondateur de la banque d’affaires Arden Capital, commence, en premier lieu, par tordre le cou à une idée largement répandue.
«Sur le terrain, fonds étrangers et fonds marocains opèrent sur le même marché, avec des équipes le plus souvent marocaines installées à Casablanca (souvent à CFC), regardant le même deal flow et courtisant les mêmes familles entrepreneuriales», fait-il observer.
Et d’ajouter: «La vraie ligne de démarcation ne passe pas par la nationalité du gestionnaire, elle passe par trois choses : la taille des tickets déployés, la nature des cibles visées et la nature des souscripteurs, c’est-à-dire des LP (limited partners) qui apportent l’argent.»
Au-delà du fait que c’est cette grille qui distingue en réalité les acteurs, les gestionnaires panafricains, ou euroméditerranéens épaulés par des bailleurs de fonds internationaux de développement, déploient des tickets significatifs sur des cibles à vocation régionale.
En revanche, les fonds dits locaux, gérés par des équipes marocaines et à vocation purement nationale, élaborent des tickets généralement inférieurs à 200 MDH, sur un tissu de PME et d’entreprises à taille intermédiaire (ETI) domestiques.
En somme, la formule de notre interlocuteur est assez révélatrice : même métier, même place, mais deux segments qui ne se télescopent qu’à la marge.
Un cas d’école
Dans la fourchette de tickets élevés, celle où évoluent, par exemple, Mediterrania Capital Partners (MCP), Helios et Development Partners International (DPI), les noms qui comptent sont connus.
En premier lieu MCP : structure adossée à Malte, mais pilotée depuis Casablanca par des Marocains (Saâd Bendidi, Hatim Ben Ahmed), qui a signé certaines des plus belles opérations de la décennie. Son entrée dans le capital de TGCC (BTP), puis sa prise de participation dans Akdital (santé) en 2020 (dont elle est sortie en avril 2025 avec une belle performance), fait figure de cas d’école.
Pour rappel, grâce à l’accompagnement de Saâd Bendidi et Hatim Ben Ahmed, Akdital est passé de pépite nationale à premier opérateur privé de santé du Royaume, avec un effectif multiplié par quatre pour atteindre 7.000 collaborateurs.
Mediterrania Capital Partners opère toujours dans le pays. En novembre 2025, le spécialiste du private equity, adossé à Malte, s’est de nouveau associé à Akdital pour prendre le contrôle conjoint de Rochaktalim dans le diagnostic. L’appétit de MCP pour le Royaume ne faiblit guère, puisqu’il a levé, en mars 2026, plus de 380 MDH pour l’implémentation de son deuxième fonds immobilier destiné au pays.
Dans le même registre, Development Partners International (DPI) a annoncé, en janvier 2026, un nouvel investissement de 50 millions de dollars dans Kazyon, le discounter égyptien opérant notamment dans le Royaume.
À cela, il y a lieu d’ajouter le tandem AfricInvest (basé à Tunis, autour de 2 milliards d’euros sous gestion) et Amethis, membre du partenariat Edmond de Rothschild Private Equity (équipe basée à Casablanca), qui a bouclé son véhicule MENA Fund II de 120 millions d’euros, avec des tickets de 5 à 15 millions d’euros destinés au Maroc, à l’Égypte, à la Tunisie et la Jordanie.
Un recul en trompe-l’œil ?
Interpellé sur l’évolution du poids des fonds étrangers dans l’industrie marocaine de private equity, l’expert en stratégie, en finance et en capital-investissement rétorque : «Contre-intuitif, mais clair, en relatif, le poids des capitaux étrangers recule.
La part des investisseurs marocains dans les levées est passée de 30% sur le cycle précédent à 60% sur 2020-2025, tandis que la part relative des bailleurs internationaux décline progressivement».
Au-delà de ce constat, notre interlocuteur alerte sur l’intérêt de ne pas voir une tendance de fond là où il y a, pour une bonne part, un effet d’amorçage.
En réalité, cette montée en puissance des souscripteurs marocains s’explique en grande partie par le Fonds MohammedVI pour l’investissement et par son effet d’entraînement sur les autres LP (investisseurs ).
Autrement dit, quand l’État met sa signature et son capital sur la table, il rassure, catalyse et fait venir derrière lui les institutionnels marocains qui hésitaient.
«Une partie du chiffre de 60% de levées de fonds est donc mécaniquement portée par ce déclencheur public. Il serait donc imprudent d’en conclure que les capitaux étrangers se retirent ou que le marché s’autosuffit désormais. Ce n’est pas ce que disent les faits, et il faut se garder de toute lecture triomphaliste», met en garde notre source.
Ceci dit, des anticipations sur le moyen terme tablent plutôt sur un rééquilibrage : un partage plus mûr entre bailleurs locaux et fonds étrangers (investisseurs privés, hors organismes internationaux de développement).
Notons que ce rééquilibrage est sain, parce que le capital local apporte au métier quelque chose que le capital étranger apporte plus difficilement : une meilleure structuration et une véritable bonification de la pratique.
En définitive, moins de poids relatif des étrangers ne veut surtout pas dire moins d’engagement. Bien au contraire : en valeur absolue, les fonds étrangers investissent davantage qu’auparavant, mais le capital marocain croît plus vite, et pour les bonnes raisons.
«On assiste à une marocanisation de la base de souscripteurs qui renforce la souveraineté financière du Royaume, sans fermer la porte, au contraire, aux investisseurs internationaux», conclut notre expert.
Un effet d’entraînement vertueux
Amine El Azher est formel : le souscripteur marocain est généralement plus patient sur l’horizon de sortie, moins exigeant sur le rendement immédiat, plus aligné avec le temps long qu’exige la création de valeur dans les entreprises marocaines.
Or, selon lui, c’est précisément ce temps-là qui manquait à l’industrie du capital pour mûrir. Ainsi, en laissant respirer les cycles d’investissement, le capital local donne au métier les conditions pour afficher de meilleures performances, et ce sont ces performances, à leur tour, qui ramèneront durablement le capital étranger. D’où l’existence d’un effet d’entraînement vertueux.
