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Mohamed Filali : «La dynamique marocaine s’accélère, portée par la montée des placements privés»

Le marché marocain de la dette privée connaît une évolution marquante, tirée par l’essor des placements privés, l’intérêt croissant des investisseurs pour des produits à rendement et l’ouverture progressive à de nouveaux émetteurs, notamment les PME. Le point de vue de l’expert.

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Mohamed Filali est un professionnel chevronné de la finance, fort de plus de 16 ans d’expérience en gestion d’actifs et en salles de marchés. Diplômé en finance de l’Université Paris-Dauphine, il a commencé sa carrière à Paris chez ABN Amro et UBS, avant de rejoindre Attijariwafa bank à Casablanca en 2009. Depuis 2021, il y dirige les activités de marchés au Maroc. Il est également président de l’Association marocaine des salles de marchés (AMSM) et secrétaire général de l’Interarab Cambist Association (ICA).

Dans cet entretien, il revient sur les facteurs de la dynamique que connaît le marché de la dette privée, ses limites actuelles, notamment en matière de liquidité et les réfromes à envisager pour en soutenir la structuratoion à long terme.

Qu’est-ce qui explique l’accélération des placements privés sur la dette privée marocaine ces dernières années ?
Cette dynamique s’explique principalement par trois facteurs. Premièrement, les entreprises marocaines cherchent de plus en plus à diversifier leurs sources de financement. Deuxièmement, les investisseurs locaux manifestent une forte appétence pour des instruments offrant des rendements plus attractifs, particulièrement dans un environnement durablement marqué par des taux bas. Enfin, les placements privés offrent une grande flexibilité tant dans leur structuration que dans les exigences en termes de publications régulières, assortie de procédures d’émission simplifiées et accélérées auprès de l’AMMC.

En quoi les émissions par placement privé se distinguent-elles des émissions par appel public à l’épargne ?
Les émissions privées s’adressent exclusivement à un cercle restreint d’investisseurs qualifiés, limité à vingt participants par opération. Elles ne nécessitent pas de visa préalable de l’AMMC, bien que l’émetteur ait l’obligation d’informer cette autorité en amont, celle-ci disposant d’un droit d’opposition à la réalisation de l’opération. En revanche, l’appel public à l’épargne cible un large public, requiert obligatoirement un visa de l’AMMC et impose la publication préalable d’un prospectus détaillé. Ainsi, les placements privés offrent une rapidité d’exécution et une flexibilité notable par rapport à l’appel public à l’épargne.

Quel est aujourd’hui le poids relatif des titres de la dette privée dans le financement des entreprises au Maroc ?
En 2025, les crédits bancaires accordés aux entreprises marocaines s’élèvent à 787 milliards de dirhams, tandis que l’encours de la dette privée atteint 338 milliards de dirhams, représentant ainsi près de 30% du financement global des entreprises. Ce ratio témoigne d’une évolution notable dans le paysage financier marocain, marquée par une diversification progressive des sources de financement.
La montée en puissance des titres de la dette privée traduit à la fois une plus grande maturité des entreprises vis-à-vis du marché des capitaux et une réponse efficace aux besoins de financement à moyen et long terme.
Cette dynamique est soutenue par un cadre réglementaire en constante amélioration, une appétence croissante des investisseurs pour ces titres, et l’émergence de nouveaux véhicules d’investissement. Elle souligne également l’importance de poursuivre les efforts d’approfondissement du marché, afin d’en faire un véritable levier de financement au service de la croissance, de la transparence et de la résilience économique.

Avez-vous constaté une évolution notable du profil des émetteurs ces dernières années ?
Oui, cette évolution est particulièrement significative. Initialement concentré autour des établissements financiers et de quelques grandes entités publiques, le marché marocain de la dette privée s’est progressivement ouvert à une typologie d’émetteurs beaucoup plus diversifiée. On observe désormais une participation croissante des PME industrielles et de groupes privés non cotés.
Cette dynamique traduit une maturité accrue des entreprises marocaines vis-à-vis des instruments de marché.
À moyen terme, les grands projets structurants liés notamment à l’organisation de la Coupe du Monde 2030 (dans les infrastructures, le BTP, la logistique ou le tourisme) devraient encore élargir le spectre des émetteurs et contribuer à renforcer cette diversification.

Le facteur ESG influence-t-il désormais les choix des investisseurs sur le marché de la dette privée ?
Effectivement, le facteur ESG commence à structurer de manière significative les choix des investisseurs. Plusieurs émissions récentes témoignent de cette dynamique, telles que les green bonds destinés à financer des projets d’énergie solaire ou d’autres émissions obligataires orientées vers des initiatives durables. Néanmoins, il convient de nuancer cette tendance : pour les investisseurs locaux, l’absence actuelle d’un cadre réglementaire clair et d’incitations spécifiques freine encore le développement de ce type de placements. En revanche, pour les investisseurs étrangers, les critères ESG sont devenus déterminants, reflétant leur sensibilité croissante à ces enjeux et influençant positivement leur participation sur le marché marocain.

Comment évolue aujourd’hui la liquidité du marché secondaire des titres de créances négociables ?
La liquidité du marché secondaire connaît une amélioration progressive, portée notamment par le développement des pratiques de market making et par l’implication croissante des investisseurs institutionnels. Toutefois, cette amélioration demeure relative, en raison de la prévalence des stratégies de détention jusqu’à l’échéance (« hold to maturity »), qui limitent naturellement le volume des échanges.

Il convient par ailleurs de souligner que la liquidité des titres émis par placement privé est intrinsèquement plus restreinte, en raison des caractéristiques mêmes de ces opérations. Ces émissions sont généralement souscrites par un nombre limité d’investisseurs, ce qui réduit d’emblée la profondeur du marché secondaire pour ces instruments. De plus, certaines contraintes internes à de nombreux fonds ou institutions financières limitent leur capacité à intervenir activement sur ces titres, contribuant ainsi à freiner davantage la liquidité globale du segment.

Quelles tendances observez-vous actuellement sur les taux et les spreads des obligations privées ?
On observe actuellement une compression notable des spreads sur la dette privée, phénomène directement lié à une demande soutenue pour ce type d’instruments, dans un contexte de détente progressive des taux d’intérêt.
La recherche de rendement demeure forte chez les investisseurs institutionnels, dans un environnement où les opportunités offertes par la dette privée restent attractives en complément d’un marché actions qui, bien qu’il affiche actuellement de bonnes performances, ne couvre pas à lui seul l’ensemble des besoins d’allocation des portefeuilles.

Cette situation génère une forte concurrence sur les nouvelles émissions de dette privée contribuant à abaisser les niveaux de spreads.

Quelles améliorations réglementaires permettraient de sécuriser et de dynamiser davantage ce marché ?
Certaines améliorations réglementaires apparaissent aujourd’hui nécessaires pour renforcer la profondeur, la transparence et l’attractivité du marché marocain de la dette privée. Il convient en premier lieu d’encourager le recours systématique à la notation des émetteurs par des agences spécialisées, afin de consolider la confiance des investisseurs et d’améliorer la lisibilité du risque.

Par ailleurs, le développement d’une plateforme structurée dédiée au marché secondaire des Titres de créances négociables permettrait de dynamiser significativement la liquidité sur ce segment, tout en facilitant l’intervention d’un plus large éventail d’investisseurs.

Dans le même esprit, il serait pertinent de mettre en place des dispositifs spécifiques visant à favoriser l’accès des PME à ces instruments, en tenant compte de leurs particularités. Enfin, il importe de renforcer la culture de la communication financière régulière et de la transparence de la part des émetteurs, condition indispensable à la consolidation d’un marché crédible et pérenne.