Argent
En Couv’. Au Maroc, le cash est plus que jamais roi
Alors que le Royaume accélère sa transformation numérique et financière, la circulation du cash dans l’économie continue inéluctablement de progresser. Un paradoxe que les autorités monétaires tentent de résoudre par tous les moyens.
Plus de 475 milliards de dirhams. C’est le volume faramineux de la circulation de la monnaie fiduciaire au Maroc, selon les statistiques de la banque centrale à fin octobre 2025. Un montant qui représente autour de 30% du PIB et qui place le Maroc parmi les pays où le cash circule le plus au monde.
Il est vrai que culturellement le cash a toujours eu la faveur des Marocains dans leurs habitudes de consommation. Mais ce qui préoccupe le plus les autorités monétaires, Bank Al-Maghrib en tête, c’est qu’au Maroc la monnaie fiduciaire continue de progresser à un rythme soutenu, alors que la tendance mondiale est à la diminution de l’utilisation des espèces.
Depuis la crise du Covid, en effet, le stock du cash circulant dans le Royaume ne cesse de se renforcer. Il a connu une forte expansion entre 2020 et 2023, évoluant à un rythme annuel moyen de 12%.
L’année 2024 a certes été marquée par un net ralentissement, avec une croissance annuelle de seulement 5,2%. Mais cette décélération n’a été que ponctuelle, liée essentiellement à l’opération de régularisation de la situation fiscale des personnes physiques, mise en place par le gouvernement.
Cette amnistie sur le cash avait suscité un flux de déclarations, en particulier durant les derniers jours du mois de décembre 2024, pour atteindre au final un montant total de 127 milliards de dirhams déclarés, soit près du tiers du cash en circulation à l’époque ! Mais il faut dire qu’une partie de cet argent a déjà quitté les comptes bancaires.
En 2025, la hausse du cash en circulation est repartie de plus belle : depuis le début de l’année et jusqu’à fin octobre, ce sont 61,2 milliards de dirhams supplémentaires d’argent liquide qui se sont déversés dans l’économie nationale, renouant avec une croissance à deux chiffres (+14,8%).
L’argent liquide résiste au digital
Malgré la digitalisation croissante des moyens de paiement, l’économie marocaine demeure ainsi largement «cash-dépendante», reflet à la fois d’habitudes sociales, d’un secteur informel étendu et d’une inclusion financière incomplète. Les facteurs explicatifs de la prédominance de la monnaie fiduciaire sont bien connus.
D’un point de vue socioculturel d’abord, les habitudes de consommation restent fortement liées au paiement en espèces, notamment dans le commerce traditionnel, les souks et les services de proximité.
Une récente étude réalisée par Visa au Maroc auprès d’un échantillon de 260 très petites et petites entreprises montre que le cash demeure le mode de paiement dominant au Maroc, avec 63% de l’ensemble des transactions. Du point de vue des structures économiques, le poids important de l’informel alimente de facto le stock du cash en circulation.
Le secteur informel représente environ 30% du PIB et absorbe une grande partie de la liquidité fiduciaire, permettant à de nombreux acteurs d’éviter la traçabilité fiscale.
En outre, les différentes solutions déployées ces dernières années pour accélérer les paiements digitaux tardent à produire les effets escomptés. Prenons le cas des comptes de paiement par exemple.
À fin 2024, on en comptait 13,8 millions, en forte croissance certes de 33%. Mais seulement 3,81 millions d’entre eux sont considérés actifs, soit un taux d’activation de 28%.
Que dire aussi de l’équipement des commerçants en terminaux de paiement électronique (TPE) ? Le nombre de commerçants équipés de ces TPE à fin 2024 se limite à un peu plus de 80.000 (+13%), selon les données de Banque Al-Maghrib, avec de très fortes disparités entre les milieux urbain et rural.
Le potentiel demeure immense pour élargir le réseau d’acceptation. Le gisement d’entreprises qui peut être adressé rapidement pour accepter les paiements numériques est immense. Selon une autre étude effectuée par Visa et le ministère de l’Industrie et de commerce, ce gisement est estimé à 1,2 million d’entreprises et de commerces.
Enfin, l’inclusion financière incomplète est un autre facteur aggravant: environ 44% des adultes demeurent non bancarisés selon la banque centrale. Les zones rurales restent particulièrement concernées, en raison d’un accès limité aux infrastructures bancaires.
Des mesures fortes pour combattre le cash
Dans ce contexte, les pouvoirs publics sont véritablement en croisade contre le cash et ne laissent aucune piste de côté : lancement d’un projet de création du e-dirham, mise en place d’incitations fiscales pour les commerçants utilisant les paiements numériques, intensification de l’éducation financière…
La Loi de finances 2026 instaure même une surtaxation des transactions immobilières et cessions de fonds de commerce réalisées sans trace bancaire (voir encadré). Plus récemment, c’est toute l’architecture du secteur de la monétique qui a été chamboulée cette année pour accélérer la généralisation des paiements électroniques et densifier le réseau d’acceptation.
Dans cette nouvelle configuration, la vingtaine d’établissements de paiement (EDP) que compte le pays jouent un rôle de plus en plus central. Plusieurs d’entre eux ont déjà lancé leurs services d’acquisition. Surtout, ces établissements, plus agiles et mieux adaptés que les banques à certaines réalités du terrain, se positionnent comme des catalyseurs d’inclusion financière en jouant la carte de la proximité.
De simples intermédiaires pour les transferts d’argent, ces EDP se muent en plateformes intégrées de services financiers, qui contribuent à familiariser les populations non bancarisées avec les services financiers de base, créant des passerelles entre cash et paiements digitaux.
PLF : Surtaxer les grosses transactions payées en cash
Dans la loi de finances 2026, le gouvernement instaure une mesure inédite pour réduire le recours au cash dans les transactions et renforcer la transparence : appliquer un droit d’enregistrement supplémentaire de 2% sur les cessions de biens immeubles ou de fonds de commerce, lorsque les moyens de paiement de ces transactions ne peuvent être justifiés.
En gros, pour ce type de transactions, payer en cash coûtera plus cher. Il faut savoir qu’actuellement les transactions immobilières sont soumises à un droit d’enregistrement proportionnel allant de 4 à 6% selon la nature du bien, mais sans obligation de spécifier le moyen de paiement dans le contrat.
Une faille dans laquelle se sont engouffrés de nombreux contribuables, qui réalisent leurs opérations en espèces hors circuit bancaire, avec le risque d’évasion fiscale ou de sous-déclaration que cela induit.
