SUIVEZ-NOUS

Argent

Croissance externe : L’Europe dans le viseur des «champions nationaux»

Au cours des trois dernières années, les annonces liées à la prise de participation des groupes marocains dans des entreprises européennes ont foisonné. Zoom sur une tendance de fond.

Publié le

Si l’Afrique, notamment son versant ouest, est une zone de choix pour les entreprises marocaines visant à diversifier leurs marchés et accélérer leur croissance, l’actualité économique montre que l’Europe est également un bastion de prédilection pour bon nombre de compagnies nationales plaçant la croissance externe au cœur de leur stratégie d’expansion et de diversification des ressources issues de l’étranger.

À titre illustratif, lors de la deuxième quinzaine du mois de juin 2026, le laboratoire marocain Laprophan a annoncé la finalisation de l’acquisition du suisse Rivopharm. Une structure européenne qui réalise, chaque année, un chiffre d’affaires tournant autour de 100 millions d’euros.

En clair, ce rachat pour le moins stratégique permet ainsi au laboratoire dirigé par Dr Farid Bennis de s’adjuger une constellation d’actifs, cruciaux pour conquérir le marché du Vieux Continent et pourquoi pas le pays de l’Oncle SAM.

Car, parmi les actifs stratégiques de l’acteur suisse figurent 125 molécules, 1.500 références (vendues dans une trentaine de pays), le site industriel de Lugano (agréé, entre autres, par les autorités américaine et européenne) et plusieurs filiales européennes.

Autre exemple confortant l’intérêt, voire l’appétit grandissant des compagnies nationales pour le marché européen : il y a moins de deux ans (septembre 2024), Dislog Group, de Moncef Belkhayat, avait annoncé le rachat de l’entreprise espagnole Chef Sam (distributeur européen de marques alimentaires) pour un montant de 40 millions d’euros.

Pour rappel, cette acquisition s’inscrit dans la droite ligne des ambitions stratégiques du conglomérat marocain de produits de grande consommation et de santé. Concrètement, Dislog Group vise l’essor de ses activités industrielles et de distribution en Espagne, au Portugal, en France, au Benelux, en Pologne et au Royaume-Uni.

De plus, sur le plan opérationnel, Chef Sam à Barcelone coiffe les activités françaises de Dislog Group (Taste Distribution et Culture de France). C’est dire le caractère stratégique de l’espagnol Chef Sam pour l’offensive du groupe marocain en Europe, un marché très prisé par les majors mondiaux.

Faut-il le rappeler, l’UE (2e acteur mondial des échanges de biens derrière la Chine), pèse à elle seule pas moins de 15,8% du commerce mondial.

Le seuil du milliard de dirhams
Au-delà des deux cas édifiants passés en revue (Laprophan, Dislog Group), il convient de souligner, à ce stade, une caractéristique largement partagée par les entreprises ou groupes marocains ayant résolument opéré le choix de s’imposer sur le marché européen par le truchement de la croissance externe : ces entités ayant les reins assez solides réalisent généralement un chiffre d’affaires supérieur ou égal à 100 millions d’euros (soit plus de 1 MMDH).

Pour preuve, outre Laprophan (avec un chiffre d’affaires supérieur à 250 millions de dollars) et Dislog Group (3,67 MMDH en 2024), un autre leader national dans le déploiement de solutions et logiciels de paiement innovants, en l’occurrence HPS (1,55 MMDH de CA en 2025), a concrétisé, il y a moins de deux ans, son dessein d’élargir son activité en Europe via le mécanisme de la croissance externe.

En août 2024, la compagnie dirigée par Mohamed Horani avait rendu publique la finalisation de l’acquisition de 100% du capital de la société irlandaise CR2 Limited (CR2), suite à la levée des clauses suspensives réglementaires applicables.

Selon le groupe technologique qui opère également en Asie et en Amérique, l’intégration de CR2 a permis d’augmenter sa proposition de valeur, tout en consolidant sa capacité à accompagner les institutions financières sur la totalité du parcours de leur transformation digitale.

Concrètement, CR2 a permis à l’entreprise cotée à la Bourse de Casablanca depuis une vingtaine d’années (2006) de s’améliorer sur le plan commercial (intégration de BankWorld avec à la clé la solution aux besoins des institutions financières), au niveau technologique (avec une nouvelle plateforme réputée de digital banking) et au registre du maillage géographique (avec le renforcement de la présence de HPS en Afrique anglophone, au Moyen-Orient et en Asie).

2024 : Une année faste
Pour peu que l’on s’intéresse à l’internationalisation des groupes marocains, il est assez aisé de s’apercevoir que 2024 est une année charnière en matière d’acquisition de structures étrangères de la part de champions nationaux.

D’ailleurs, c’est durant cette année que Teralys (Filiale d’Al Mada), acteur du secteur agroalimentaire, a annoncé officiellement la signature d’un protocole d’accord pour l’acquisition du groupe agro-industriel italien Nutkao. Et ce, dans le cadre de sa stratégie de développement à l’international.

La structure italienne, acquise par le groupe Al Mada pour un montant de près de 450 millions d’euros, est l’un des leaders européens de la transformation du cacao et des protéines végétales.

Concurrent en devenir du géant de la pâte à tartiner Nutella, Nutkao, basée en Italie, dispose d’usines en Belgique, aux États-Unis et au Ghana.

En clair, cette acquisition de Teralys a l’avantage de permettre à l’un des plus grands fonds panafricains d’investissement à capitaux privés (Al Mada) d’avoir une maîtrise sur toute la chaîne de valeur du cacao et des produits chocolatés, et ce, en plus d’un meilleur positionnement sur les marchés internationaux. Pour preuve, en 2024, Nutkao commercialisait déjà ses produits dans près de 80 pays, à travers le monde.

Le public n’est pas en reste
La croissance externe via le rachat de sociétés ou la prise de participation dans des entreprises européennes n’est pas l’apanage des entreprises privées.

Certaines structures publiques évoluant dans des domaines marchands ont également utilisé ce levier afin d’accélérer leur développement et leurs gains en compétitivité.

À titre illustratif, en décembre 2025 (il y a de cela moins d’un an), Marsa Maroc a officialisé la conclusion d’un accord portant sur l’acquisition de 45% du capital et des droits de vote de Boluda Maritime Terminals (BMT) pour un montant total de 80 millions d’euros.

L’entreprise espagnole BMT a l’avantage de s’implanter dans 9 ports situés entre la péninsule ibérique et les îles Canaries.

La prise de participation est en réalité un tournant pour Marsa Maroc qui étend aujourd’hui sa présence sur les deux rives du détroit de Gibraltar, consolidant ainsi son positionnement régional. Avec 35 terminaux dans 20 ports, Marsa Maroc voit son maillage géographique franchir un nouveau palier.

En clair, le renforcement de Marsa Maroc dans le capital de BMT est d’autant plus opportun si l’on sait que l’Espagne, première porte d’entrée des exportations marocaines vers l’UE et premier partenaire commercial du Maroc, joue un rôle central dans les flux commerciaux entre le Royaume et l’UE (premier partenaire commercial, avec un poids de 65% des échanges extérieurs du Royaume).

Dans le même ordre d’idées, afin de renforcer son positionnement sur le marché européen et mondial de la nutrition animale (dont la demande explose), le groupe OCP a acquis, en 2023, 50% de l’entreprise espagnole Global Feed SLU, et a pris, en 2024, le contrôle exclusif indirect via le rachat de 75% de son capital social et de ses droits de vote.

Opérant dans une quarantaine de pays (Europe, Asie, Afrique), l’entreprise européenne affichait une capacité de production de 200.000 tonnes de phosphates et 30.000 tonnes de sulfate de fer. En définitive, cette prise de contrôle exclusif indirect illustre quelque part le parti pris du leader mondial de la nutrition végétale (OCP) pour la diversification de ses activités, dans le cadre d’une stratégie globale.

Autre rappel et non des moindres, inhérent au leader mondial des phosphates : dès 2018, l’OCP est entré, à hauteur de 20%, au capital de Fertinagro Biotech, une entreprise espagnole spécialisée en biotechnologie et nutrition des plantes, avec qui l’Office a créé, en 2019, une joint-venture (à parts égales) pour la production d’engrais enrichis à Jorf Lasfar.

Au final, si beaucoup de grands groupes marocains ayant déjà fait leurs preuves dans le Royaume matérialisent leur intérêt pour le marché européen, les expériences qui ont tourné court ne manquent pas (CIMAF et Diana Holding en France…).

Une preuve, s’il en faut, que la croissance externe hors du Maroc, notamment en Europe, n’est seulement pas porteuse d’avantages pour les entreprises marocaines et qu’elle comporte aussi des risques.