Banques
Que vaut vraiment la Société générale marocaine des banques ?
Le deal en cours entre Moulay Hafid Elalamy et la Société Générale pour la prise de contrôle de sa filiale marocaine, qui affiche des fondamentaux solides et dispose de filiales dynamiques, a tout de la bonne affaire pour le patron de Saham. Explications.
Le géant bancaire français Société Générale s’apprête à tourner une page de plus d’un siècle de présence au Maroc (les deux premières agences ont vu le jour à Tanger et Casablanca en 1913 !), en cédant à Saham, la holding de l’ancien ministre de l’Industrie et homme d’affaires, Moulay Hafid Elalamy, ses parts dans sa filiale marocaine, la Société générale marocaine des banques (SGMB). Les négociations seraient, d’après plusieurs sources, «bien avancées». On parle d’un deal d’un montant de 8 milliards de dirhams (autour de 730 millions d’euros) pour le rachat des 57% du capital de la banque, détenus par la maison-mère.
En soi, l’entrée du patron de Saham dans le secteur bancaire n’est pas une surprise, l’homme d’affaires n’ayant jamais caché, en privé, son intérêt pour l’acquisition d’une banque, fort du pactole encaissé lors de la cession, en 2018, de Saham Assurance au groupe sud-africain Sanlam pour plus d’un milliard de dollars. Ce qui est plus surprenant en revanche, c’est que MHE ait jeté son dévolu sur la SGMB, la principale filiale de Société Générale sur le continent africain, alors que les observateurs du marché l’attendaient plus du côté de la BMCI, filiale marocaine du groupe BNP Paribas, voire de Bank of Africa.
Et pour cause : la SGMB n’était officiellement pas concernée par la stratégie de désengagement du continent africain annoncée par la nouvelle direction du groupe français en juillet 2023, au contraire de ses filiales en Mauritanie, au Congo, au Tchad ou encore en Guinée équatoriale et au Mozambique. Les choses ont visiblement changé depuis, et Société Générale devrait bel et bien se délester de sa filiale marocaine, comme l’a fait d’ailleurs, il y a 15 mois de cela, un autre groupe bancaire français, Crédit Agricole, qui a cédé 64% de ses parts dans Crédit du Maroc au holding marocain Holmarcom, appartenant à la famille Bensalah.
Petite ristourne à l’achat ?
Toujours en cours de négociation, le deal entre Société Générale et Saham reste soumis aux autorisations à la fois de la banque centrale et du Conseil de la concurrence pour qu’il se concrétise. On peut néanmoins d’ores et déjà en analyser la portée. Tout d’abord du point de vue de la valorisation, Moulay Hafid Elalamy semble faire une bonne affaire. Les chiffres avancés dans la presse, et non démentis par les intéressés, font état d’une transaction d’un montant de 8 milliards de dirhams à débourser par l’homme d’affaires pour acquérir 57% des parts de SGMB. Cette dernière n’étant pas cotée en Bourse, un petit calcul permet d’estimer, de manière très large, sa valorisation.
Ainsi, si l’on se base sur le price earning ratio du secteur bancaire coté (15x les bénéfices en 2022) et le bénéfice par action de SGMB (50 dirhams par action en 2022 pour un total de 20,5 millions d’actions), on parvient à une valorisation d’environ 15,3 milliards de dirhams. De même, en se basant sur le price to book du secteur (1,4x en 2022), et les fonds propres de la banque (plus de 14 milliards de dirhams en 2022), la valorisation est de 19,6 milliards de dirhams. Ramenés à 57% des actions, on ressort avec des montants respectifs d’environ 8,7 milliards et 11 milliards de dirhams. Ce qui laisse penser que Saham Group a eu droit à une décote intéressante pour faire son acquisition.
De bons fondamentaux
Du point de vue des fondamentaux, le deal semble aussi une bonne affaire. En s’offrant la SGMB, Moulay Hafid Elalamy mettrait la main sur une banque de premier plan, la quatrième au Maroc par la taille de son Produit net bancaire, qui a atteint 5,6 milliards de dirhams en consolidé au terme de l’exercice 2023, derrière les trois mastodontes du secteur, Attijariwafa bank, Banque centrale populaire et Bank of Africa. Il s’agit, en termes de revenus consolidés, de la première filiale africaine de Société Générale France, avec près du quart du PNB réalisé sur le continent par le groupe français.
En termes de dépôts et de distribution de crédits, la SGMB a des parts de marché respectives de 8% et 7% selon l’agence Fitch Ratings, s’appuyant sur un réseau dense de plus de 350 agences, auxquelles s’ajoutent près de 500 guichets automatiques et automates de change. Notons toutefois que la SGMB a été le groupe bancaire qui a fermé le plus d’agences en 2023, soit 43 agences. D’aucuns voyaient dans cette réduction du réseau les signes avant-coureurs du désengagement de la maison-mère.
Du côté des indicateurs bilanciels, c’est du solide aussi. Le total bilan de la SGMB culmine à plus de 121 milliards de dirhams (4e du secteur). Par ailleurs, à fin juin 2023, le ratio de solvabilité global se situe à 13,6%, et le ratio Core Tier 1 à 12,3% dépassant respectivement de 160 bps et 330 bps les seuils réglementaires. La notation attribuée par l’agence Fitch au groupe courant 2023 à AAA (mar)’, avec une perspective stable, confirme d’ailleurs la robustesse des fondamentaux de la banque. Dans son rapport de notation 2023, Fitch mettait aussi en exergue l’une des particularités de la banque: sa gestion (très) prudente du risque. «Le ratio créances en souffrance/créances brutes de SGMB de 17,1% à la fin du S1 2022 était nettement supérieur à la moyenne du secteur. Cela reflète des politiques de classification plus strictes et la comptabilisation prudente des prêts douteux par la banque», soulignait l’agence de notation new-yorkaise.
Des filiales alléchantes
La prise de contrôle de SGMB implique également celle de ses filiales, une quinzaine, couvrant quasiment tous les domaines de l’activité financière. Parmi elles, La Marocaine Vie, une compagnie spécialisée dans les branches d’assurance de personnes, qui a réalisé en 2022 plus de 2,2 milliards de dirhams de primes émises, se classant dans le top 5 au Maroc des assureurs Vie. Un secteur que MHE connaît parfaitement bien, lui qui a été le patron de Saham, l’un des leaders du secteur au Maroc avant sa cession.
Le périmètre de consolidation de la Société Générale Maroc comprend également Eqdom, société spécialisée dans le crédit à la consommation et cotée à la Bourse de Casablanca. Détenue à 55% par la SGMB, la société est l’une des plus dynamiques du secteur, avec un PNB de 547 millions de dirhams en 2022 et une production nette de crédit de 2,4 milliards de dirhams. Citons également Sogealease, spécialiste du leasing au Maroc, qui s’adresse aux professionnels, TPE, PME et grandes entreprises.Quatrième du marché, la société a réalisé en 2023 une production de près de 2,2 milliards de dirhams de financement, affichant un PNB proche de 200 millions de dirhams.
Ainsi, bien plus qu’une banque, Elalamy mettrait la main sur un groupe financier intégré et multimétier, à la hauteur des ambitions de l’homme d’affaires qu’il a toujours été dans l’âme. Cela suffira-t-il à assouvir son appétit ? D’autant que d’autres filiales africaines de Société Générale sont à prendre…