Le malaise des avocats

Ce qui était simple auparavant, en ce qui concerne les mouvements de fonds, est devenu fort complexe. Au lieu de remettre, comme jadis, toute somme directement au bénéficiaire, l’avocat est désormais tenu de passer par un système compliqué : déposer les fonds sur un compte spécial, émettre un chèque au profit de l’agent comptable qui le gère, en récupérer deux autres, en son nom et celui de son client, présenter une attestation écrite émanant de ce dernier et fixant le montant des honoraires, le tout sous l’oeil vigilant du trésorier de l’Ordre !

A quoi sert un avocat ? Quel  est son rôle exact ? Est-il réellement efficace ? Remplit-il correctement sa mission à l’égard des justiciables et du corps judiciaire ?

Autant de questions qui sont d’une brûlante actualité, alors que le barreau de Casablanca vient d’adopter certaines mesures, pour le moins controversées au sein de la profession, notamment concernant les dépôts pécuniaires en faveur de leurs clients.

Mais reprenons dès le début, en relevant encore une fois que le malaise existant n’est pas l’apanage du seul Maroc. On retrouve d’autres griefs et d’autres motifs en France où l’ensemble des professions juridiques vit des moments difficiles.

La mission principale d’un avocat est très large. Il conseille ses clients sur la gestion de leurs contentieux ; il les représente (sous certaines conditions) devant les juridictions nationales, les défend au pénal, les assiste au civil ; il intervient auprès des différents services du greffe pour diligenter des procédures, exécuter des actes de préparation, déposer les requêtes, acquitter les taxes judiciaires et récupérer en leur nom des jugements, des documents juridiques ou toutes sommes d’argent leur revenant à l’issue d’un contentieux quelconque.

On le voit, la palette de services est vaste, et devrait suffire à occuper amplement les gens de robe. Seulement, la réalité est toute autre, et la profession connaît un profond désarroi dont les causes sont multiples.

Il y a tout d’abord une inégale répartition des dossiers : si certains cabinets croulent (littéralement) sous le nombre d’affaires traitées, d’autres arrivent à peine à joindre les deux bouts. Pour schématiser, on peut constater que 10% des avocats traitent 90% du contentieux existant sur la place casablancaise, laissant généreusement leurs confrères (les 90% restants) se partager le reste. Les réseaux familiaux, politiques et  sociaux veillent à maintenir cette répartition où la valeur intrinsèque et personnelle du juriste n’intervient que très peu.

Ensuite vient le comportement incompréhensible de certains magistrats ou fonctionnaires, ayant pour but d’entraver l’avocat dans l’accomplissement de sa mission. Se réfugiant derrière des textes basés sur des circulaires, ils compliquent l’intervention de l’avocat  souvent sous le regard interloqué de leurs clients.

Par exemple, lors d’une présentation d’un suspect au parquet, la présence de son avocat est tolérée…, à condition qu’il n’ouvre pas la bouche : «Réservez vos remarques au tribunal, Maître», lui précisera sèchement le substitut, lorsqu’il voudra intervenir, précisant en passant : «Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, ici !»

«Ramenez votre client», indiquera-t-on à l’avocat qui entend déposer une plainte pour émission de chèques sans provision ou qui veut faire opposition à un jugement. Lequel client se demande alors sérieusement s’il a bien fait d’engager un défenseur chargé (en principe), et rémunéré pour lui éviter de se rendre au tribunal à tout  bout de champ !

Enfin, et comme ces multiples vexations ne suffisaient pas, voilà le conseil de l’ordre de Casablanca qui s’y met, en édictant les mesures d’application de l’article 57 du nouveau code régissant la profession d’avocat. Sans entrer dans des détails fastidieux pour le lecteur, il convient juste de souligner que ces nouvelles dispositions compliquent la relation entre l’avocat et le client en ce qui concerne les mouvements de fonds. Ce qui était simple auparavant est devenu fort complexe. Au lieu de remettre, comme jadis, toute somme directement au bénéficiaire, l’avocat est désormais tenu de passer par un système compliqué : déposer les fonds sur un compte spécial, émettre un chèque au profit de l’agent comptable qui le gère, en récupérer deux autres, en son nom et celui de son client, présenter une attestation écrite émanant de ce dernier et fixant le montant des honoraires, le tout sous l’œil vigilant du trésorier de l’ordre !

Autant de mesures et de dispositions qui incitent, in fine, à se poser la question : veut-on la mort (ou la disparition, si l’on préfère) des avocats ? Cherche-t-on à museler une profession qui, de tout temps, a usé avec force et conviction de sa liberté de parole et s’est signalée avec brio lors de chaque mouvement social de protestation ? Entend-on réduire comme peau de chagrin les responsabilités professionnelles et morales de ces hommes et femmes portant haut le verbe, en les soumettant à de stupides  et tatillons contrôles administratifs ?

Ces questions méritent d’être posées sur la place publique, afin d’inciter un dialogue entre les parties concernées : l’Etat, les organisations professionnelles et les pratiquants gagneraient à adopter des mesures plus souples, facilitant ainsi le travail juridique, et réhabilitant une confiance de plus en plus fourvoyée entre les avocats, la société et les administrations en charge de la justice.