Affaires
Minerais stratégiques : Un filon à exploiter à tout prix!
Ruée sur les métaux stratégiques et critiques ! Cette ressource naturelle est prisée et convoitée par les industries de pointe. Quel potentiel pour le Maroc dans ce secteur hautement stratégique ?
Terres rares, minerais stratégiques, minerais critiques, métaux précieux…, autant de termes scientifiques clinquants qui attisent l’intérêt et les convoitises aussi bien des gouvernements que des grands patrons d’industrie à travers le monde. Sans être expert en nomenclature des métaux, on comprend tout de suite que ces ressources naturelles constituent les matériaux sur lesquels notre civilisation va bâtir son développement et sa croissance dans les années futures. Dans ce qui est considéré désormais comme l’ère des éco-industries et des technologies propres, dictée par l’urgence climatique et l’obligation de s’affranchir définitivement des énergies fossiles, la prochaine révolution industrielle passera inévitablement par le contrôle de ces minerais stratégiques.
Ressources naturelles ardemment convoitées
Nous avons vécu depuis le début du XXe siècle et l’avènement de la 2e révolution industrielle, celle du pétrole roi, dans une ère où les états qui contrôlaient les ressources énergétiques contrôlaient le monde. C’est d’ailleurs pour ça que la région du Moyen-Orient, qui concentre une grande partie des réserves de pétrole et de gaz, a toujours bénéficié d’un intérêt majeur de la diplomatie américaine qui a proposé d’offrir sa protection militaire à ses alliés contre un accès illimité au pétrole. Le «Pacte de Quincy» qui est encore en vigueur, malgré un net coup de froid dans les relations entre Mohamed Ben Salmane et Joe Biden dernièrement, tient encore depuis près de 80 ans et permet aux États-Unis d’assurer leur autonomie en pétrole en échange de la garantie du bouclier militaire américain en faveur de l’Arabie saoudite.
Mais il semble que nous entrons maintenant dans une nouvelle révolution éco-industrielle, celle des minerais stratégiques, où les états qui contrôlent cette ressource pourront disposer d’un puissant levier géopolitique. Si la géopolitique et les rapports de force entre puissances mondiales continuent de jouer un rôle décisif pour le pétrole et le gaz, l’essor et le développement des énergies renouvelables constituent des défis géostratégiques d’un nouveau genre. Car l’élaboration et la production des infrastructures générant de l’énergie renouvelable (éoliennes, panneaux photovoltaïques, batteries…) requièrent des quantités astronomiques de métaux stratégiques. Ces besoins en minerais stratégiques seront multipliés par six d’ici à 2040 ! Et au rythme des futures prospections à travers le monde qui peuvent parfois nécessiter jusqu’à 30 années, entre les études géologiques et techniques et la recherche de financements pour ces projets, la demande va très bientôt dépasser les volumes extraits actuellement. C’est pourquoi les spécialistes ont classé ces minerais en plusieurs catégories.
De manière générale, un métal est considéré comme stratégique lorsqu’il est indispensable à la politique économique d’un état. Pour le cas du Maroc, tous les minerais qui entrent dans la production automobile sont donc classifiés comme stratégiques, au regard de l’importance que joue l’industrie automobile dans l’économie nationale. Ensuite, on qualifie un minerai de critique quand une difficulté d’approvisionnement de ce métal peut entraîner des impacts industriels ou économiques désastreux. C’est le cas par exemple du lithium, du nickel et du cobalt qui entrent dans la composition de nombreuses batteries pour véhicules. Des matières dont la production dépend en grande partie d’une poignée d’états : Chine, Chili et Australie. Ainsi, les risques de pénuries ou même de ruptures d’approvisionnement se traduisent souvent par une envolée des cours de ces matières dont l’économie mondiale est de plus en plus dépendante. Enfin, les métaux rares sont des métaux dont l’abondance moyenne ou la disponibilité dans la croûte terrestre est faible. Il s’agit par exemple de métaux tels que l’or, l’argent et le platine, auxquels s’est ajouté le cuivre, qui était encore en état de relative abondance il y a de cela quelques années seulement.
Ainsi, la criticité des métaux dépend pour chaque pays de la présence de ces matières dans les sous-sols de celui-ci. Un pays riche en lithium ne va donc pas considérer ce minerai comme critique, alors que ce métal se trouve en abondance sur le territoire national. C’est la raison pour laquelle les matières premières critiques et stratégiques font l’objet d’une classification de la part des États à titre individuel. Classification qui dépend de la politique économique nationale, des visions stratégiques en matière d’investissement industriel et de la nature des gisements existants. Ainsi, alors que les États-Unis recensent 50 métaux stratégiques en 2022, l’Union européenne n’en distingue que 34 dans sa dernière estimation réalisée en mars 2023.
Quelle stratégie pour le Maroc ?
C’est dans cette optique que le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a suggéré par la voix de son président, Ahmed Reda Chami, que le Maroc devait définir sa propre liste de métaux stratégiques et critiques afin de concrétiser ses ambitions industrielles. C’est ainsi qu’une liste préalable de 24 éléments a été publiée, en attendant que cette classification officielle soit affinée et régulièrement mise à jour, pour répondre aux besoins actuels et futurs des différents secteurs industriels développés au Maroc.
Ahmed Reda Chami a d’ailleurs souligné que «nous importons presque tous les métaux critiques et stratégiques. Nous ne les achetons qu’à quelques pays, car il y a peu de fournisseurs dans le monde. En outre, nombre de ces pays exportateurs souffrent d’instabilité politique». Il a ensuite déploré que les minéraux produits au Maroc soient exportés sans être traités, à l’exception des phosphates et du cobalt. Pour le président du CESE, le Maroc doit s’assurer un approvisionnement continu de ces métaux, sans risquer une rupture d’approvisionnement, dans un contexte mondial marqué par une demande en constante évolution et des crises à répétition.
Sortir de la dépendance aux fossiles nécessitera une quantité colossale de minerais et métaux stratégiques. Avec toutefois de très fortes tensions sur les chaînes d’approvisionnement. On estime à 220 kg environ la quantité de métaux et minerais stratégiques contenus dans une voiture électrique. La demande et les tarifs de ces matières vont donc exploser ! Ainsi, pour se positionner parmi les principaux pays producteurs de voitures électriques – futur créneau stratégique pour l’industrie automobile du futur –, il faudra se donner les moyens d’avoir une filière 100% circulaire et souveraine. Les deux constructeurs français installés dans le Royaume, Stellantis et Renault, ont déjà déclaré qu’ils allaient produire des voitures électriques dans leurs usines marocaines.
Il s’agira pour le Maroc donc de compter sur des matières premières locales et abondantes. C’est déjà le cas pour le cobalt. Le lithium pourra également constituer une ressource minière stratégique que le Maroc pourra exploiter dans le futur. En effet, plusieurs informations ont filtré sur la possibilité que le mont sous-marin Tropic, situé entre les côtes atlantiques du Sahara marocain et des îles Canaries, contienne de grandes réserves de minéraux stratégiques et critiques, dont le lithium. Si ces prévisions se concrétisent, ces gisements de matériaux critiques seraient véritablement une aubaine pour l’économie nationale! Rien que pour le lithium, la demande mondiale va être multipliée par 40 avec l’abandon des moteurs thermiques dès 2035 en Europe.
Par ailleurs, il faudra développer une chaîne de valeur globale localement, allant de l’extraction à la transformation jusqu’à la production. Ahmed Reda Chami a pointé du doigt le fait que le Maroc, à l’exception de quelques minerais (phosphates et cobalt), exporte ses matières premières à l’état brut. Ce qui engendre un manque à gagner conséquent pour le Maroc. Le potentiel énergétique de l’Afrique est considérable. Mais ce potentiel doit être exploité efficacement pour répondre aux besoins énergétiques de plus en plus importants sur le continent. Au niveau de l’Afrique, 70% de la production de cobalt provient de la seule République démocratique du Congo. L’augmentation de la demande mondiale en métaux stratégiques ouvre ainsi de nouveaux horizons pour certains pays.
C’est d’ailleurs grâce à ses gisements de cobalt que la RDC ambitionne de développer une industrie de production de batteries automobiles sur son territoire. Un autre créneau sur lequel compte se positionner le Maroc, dans l’attente de l’officialisation de la future gigafactory de batteries électriques qui devrait ouvrir ses portes prochainement au Maroc. Une autre manière de servir les intérêts économiques et géopolitiques souverains du Royaume…
Des terres rares pas aussi rares que ça !
Les terres rares, au même titre que les métaux critiques, constituent un enjeu majeur pour assurer la transition énergétique et la transformation numérique de nos sociétés. Mais il convient par ailleurs de ne pas confondre les métaux rares avec les terres rares. Celles-ci sont en effet moins rares que ne le laisse supposer leur appellation, puisque leur concentration sur terre est bien supérieure à celle de l’or ou l’argent. Néanmoins, leur rareté provient de la difficulté économique à les exploiter et des conséquences environnementales sur les gisements contenant cette matière première. Les terres rares désignent un ensemble de 17 éléments chimiques (le scandium, l’yttrium et les quinze lanthanides) chimiquement assez réactifs et disposant de propriétés électromagnétiques les rendant indispensables pour des fabrications de haute technologie. Les terres rares sont aussi prisées car leur utilisation permet un gain en performance pour les technologies de pointe dans différents domaines : industrie automobile, industrie aéronautique et de défense ainsi que les filières des transitions numérique et énergétique (semi-conducteurs, aimants permanents, batteries, systèmes catalytiques…).
