Affaires
Médicaments: Les effets secondaires de la suppression de la TVA…
Quatre mois après l’introduction de la TVA à 0% sur les médicaments, les industriels et officinaux parlent de son impact
sur leur activité respective : besoin supplémentaire de trésorerie pour les laboratoires et baisse de la marge des pharmaciens.
La suppression de la taxe sur la valeur ajoutée sur les médicaments, entrée en vigueur en janvier dernier, est-elle ressentie au niveau du secteur? S’inscrivant dans la continuité du chantier de la protection sociale, on peut dire qu’elle est, quatre mois après son introduction, différemment ressentie par les opérateurs pharmaceutiques. Pour rappel, cette mesure introduite par le gouvernement dans la LF 2024, visant la baisse des prix des médicaments –soumis initialement à une TVA de 7% – en les exonérant sur le marché local et à l’importation, avait suscité des craintes chez les différents professionnels du secteur qui appréhendaient les perturbations du marché et l’impact sur l’activité des industriels et des pharmacies.
En premier lieu, il y a eu la contrainte technique commune à tous les intervenants du secteur. En effet, l’obligation de réétiqueter les médicaments au nouveau prix (sans TVA) a nécessité un budget et une réorganisation interne, notamment la gestion des stocks existants aussi bien chez les laboratoires, les grossistes que dans les officines. L’objectif étant de ne pas perturber le marché et d’assurer la disponibilité des médicaments. Ce problème technique est aujourd’hui dépassé. Ainsi, à la Fédération marocaine de l’industrie et de l’innovation pharmaceutiques (FMIIP), Layla Sentissi, directrice exécutive, avance que «les stocks des médicaments avec TVA sont aujourd’hui écoulés. Depuis la mi-février, nous vendons les produits conformément aux nouveaux prix». Même son de cloche chez l’Union générale pharmaceutique (UGP), distributeur leader du marché, «les grossistes ont écoulé les stocks durant ces trois mois», confirme Lahcen Senhaji, président de l’UGP Partenariat.
Dans les officines, en revanche, subsistent encore de «petits stockes concernant particulièrement les médicaments de faible rotation», note Mohamed Lahbabi, pharmacien d’officine, qui explique que «les produits dits de faible rotation sont les médicaments délivrés sous prescription et concernant certaines pathologies». On peut citer, à titre d’exemple, les traitements psychiatriques et certains antidépresseurs.
Avant de liquider totalement ou partiellement leurs stocks, les officines ont, depuis le début de l’année, dû faire face à un chevauchement entre les nouveaux et les anciens prix. «Parfois, il a été difficile d’expliquer et de convaincre les citoyens qui constataient une variation des prix d’une pharmacie à une autre», racontent certains officinaux.
BESOIN DE TRÉSORERIE SUPPLÉMENTAIRE
Si ces contraintes techniques sont dépassées, les pharmaciens d’officine déplorent l’impact de la suppression de la TVA sur leur marge. «Celle-ci a un effet automatique sur la marge du pharmacien qui va baisser de 7%. Une retombée qui ne peut qu’aggraver la situation d’un grand nombre d’officines déjà en difficulté», regrette Mohamed Lahbabi. Les statistiques pouvant rendre compte de l’impact de cette suppression sur l’activité des pharmacies ne sont pas encore disponibles, mais, poursuit Lahbabi, «la baisse de la marge est automatique et présente même un sérieux souci pour les pharmacies réalisant un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions de dirhams».
La suppression de la TVA touche un nombre important de produits qui voient leurs prix baisser et elle constitue, de l’avis des officinaux, «un coup pour les petites pharmacies qui étaient exonérées de TVA. C’est en fait une perte d’un bonus». Et les professionnels se disent sceptiques et s’interrogent sur l’effet de cette mesure sur un large accès des citoyens aux médicaments. «Y a-t-il réellement un impact dans la mesure où les prix ne subissent qu’une petite baisse de quelques dirhams ? Si le prix passe de 100 à 95 dirhams, ce n’est pas les 5 dirhams en moins qui vont permettre un plus grand accès».
Dans le même ordre d’idées, Mohamed Lahbabi estime que «c’est l’extension et l’amélioration de la couverture sociale unifiée qui rendra les soins et les médicaments plus accessibles aux Marocains». Dans le milieu industriel, on partage ce point de vue. En effet, selon L. Sentissi, «les industriels du médicament poursuivent l’effort consenti pour sécuriser l’accès équitable aux citoyens marocains aux médicaments essentiels, aux génériques et médicaments issus de biotechnologie». Et malgré la difficile conjoncture de ces dernières années, le secteur a réalisé des investissements massifs dans l’outil industriel avec des technologies de pointe, industrie 4.0, développement galénique et essais cliniques, notamment pour des traitements anticancéreux. Par ailleurs, la FMIIP qui salue l’institution de la TVA à 0% avance que cette mesure nécessite «une trésorerie supplémentaire dont doivent disposer les laboratoires en attendant le remboursement de la TVA. Le délai qui varie actuellement entre 3 et 6 mois devrait être réduit. La DGI s’est engagée pour instaurer un délai raisonnable pour rembourser le crédit TVA». Les industriels ne manquent pas de souligner que la volonté politique de garantir une disponibilité continue du médicament doit être «déclinée en politiques d’encouragements et d’incitations à la fabrication locale génératrice de valeur ajoutée, d’emplois et des prix accessibles». La fabrication locale est surtout garante de la sécurité sanitaire et de la souveraineté nationale pour le médicament.