Investissements
Entreprises familiales : Confronté à des défis existentiels, l’écosystème se structure
Elles concentrent l’essentiel du tissu productif et de l’emploi, tout en restant mal documentées. Leur principal défi demeure la transmission, un cap critique encore insuffisamment négocié. Face à cet écueil, les initiatives se multiplient pour professionnaliser leur gouvernance et assurer leur pérennité.
Elles sont à la fois un pilier et une zone grise du capitalisme marocain.
Les entreprises familiales constituent indéniablement l’épine dorsale de l’économie nationale, jouant un rôle crucial dans la création d’emplois, la stabilité économique et sociale et l’investissement à long terme.
Paradoxalement, il est aujourd’hui difficile d’appréhender avec précision leur poids économique et d’en établir une cartographie, faute de données disponibles et de travaux de recherche sur le sujet.
Mais en se basant sur un benchmark international, on estime tout de même que cette catégorie d’entreprises pèse près de 90% du tissu entrepreneurial et 70% des emplois.
Dans le lot, des success-stories bien connues, comme SGTM des Kabbaj, TGCC des Bouzoubaa, Les Eaux minérales d’Oulmès des Bensalah, et bien d’autres…
Mais aussi une foultitude de PME et TPE plus ou moins structurées et, surtout, plus ou moins préparées à l’épreuve, souvent fatidique, de la transmission aux générations suivantes.
La transmission, notamment à la troisième génération, est en effet un enjeu majeur, avec seulement environ 10% des entreprises familiales qui réussissent ce passage, en l’absence d’anticipation et de plan de succession dûment préparé.
Généraliser les bonnes pratiques
Conscients de leur force, mais aussi de leur vulnérabilité, des dirigeants d’entreprises familiales se regroupent en associations.
C’est le cas de l’Institut de l’entreprise familiale du Maroc (IEF Maroc), fondé en 2023 et présidé par Kacem Bennani-Smires, président du groupe Dellasus.
Réunissant une quarantaine d’entreprises familiales de divers secteurs, l’IEF a pour mission de mutualiser les efforts pour encourager les pratiques de bonne gouvernance, assurer la pérennité et faciliter la transmission.
L’association travaille également sur la cartographie du secteur pour combler le manque de statistiques nationales.
Parmi les membres fondateurs de l’IEF Maroc figure Abdelkader Boukhriss.
Le président de SFM Conseil connait bien ses problématiques. Le cabinet quasi centenaire qu’il préside a accompagné plusieurs générations d’entreprises familiales, développant une expertise pointue sur le sujet.
Le «Family Business» est même devenue une ligne à part entière de son offre de services, aux côtés des métiers historiques, comme le conseil fiscal ou juridique.
Son credo : donner aux dirigeants et membres de ces entreprises les outils pour assurer la «transmission du flambeau». Il faut dire que le besoin d’assurer cette transmission se pose avec d’autant plus d’acuité que la population concernée est de plus en plus nombreuse.
Et pour cause, «beaucoup d’entreprises créées dans les années 70, 80 ou 90 arrivent à un moment charnière, celui de la transmission vers la deuxième ou la troisième génération.
Les difficultés ne viennent généralement pas de la performance économique de ces entreprises. Elles viennent surtout du fait que la transmission n’a pas été suffisamment préparée», souligne Boukhriss (voir entretien).
Formaliser le cadre de gouvernance, clarifier les rôles, établir des pactes d’actionnaires et des chartes familiales, élaborer un plan de succession…, autant de bonnes pratiques dont les dirigeants d’entreprises familiales ne peuvent faire l’économie s’ils veulent éviter les difficultés et, plus grave encore, la dislocation de leur business.
«Il y a parfois un excès de confiance envers la nouvelle génération, mais sans lui donner véritablement les outils.
Le cadre de gouvernance est souvent implicite, les choses sont rarement formalisées.
Or, les nouvelles générations ont besoin d’une stratégie lisible, d’une vision claire et de règles explicites pour se projeter pleinement dans l’entreprise», affirme le président de SFM Conseil.
Certificats, masteclass…, les dirigeants se forment
C’est précisément pour sensibiliser les dirigeants et les membres d’entreprises familiales au caractère crucial de ces sujets que des initiatives nouvelles ont vu le jour ces dernières années.
L’une d’entre elles a consisté à mettre en place une formation certifiante dédiée aux entreprises familiales, une première au Maroc!
Initié par le cabinet SFM Conseil, en partenariat avec l’IÉSEG School of Management de Lille, et animé par des experts reconnus du domaine, le certificat exécutif baptisé «Pérennité & leadership intergénérationnel» a formé une première cohorte d’une dizaine d’entreprises sur des sujets comme la succession et la gouvernance, le leadership et la détection des talents, l’innovation, ainsi que l’élaboration d’une vision stratégique.
La remise des certificats aux participants de cette première équipe s’est d’ailleurs tenue récemment à Casablanca, lors du deuxième rendez-vous annuel de SFM Conseil, dédié aux entreprises familiales.
Concluante, l’expérience de la formation sera reconduite, puisqu’une deuxième édition de ce certificat est programmée pour le second semestre de 2026.
Les participants à ce deuxième rendez-vous annuel ont par ailleurs eu droit à une masteclass animée par Guillaume Lavigne, expert en accompagnement des entreprises familiales et en conseil stratégique depuis près de trente ans.
Fort de son expérience auprès de groupes familiaux d’envergure, comme les Mulliez du groupe Auchan, il a présenté, devant un parterre de chefs d’entreprise, des stratégies concrètes pour professionnaliser la gouvernance, harmoniser les relations entre famille, actionnaires et dirigeants, et construire des projets collectifs durables.
Et signe que la question des entreprises familiales gagne en intérêt auprès des pouvoirs publics, la rencontre a été marquée par la présence du ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour.
Pour Boukhriss, l’objectif est clair : «Notre souhait est une reconnaissance plus juste du rôle que jouent les entreprises familiales dans la prospérité et la cohésion de notre pays, ainsi que les défis qu’elles rencontrent aujourd’hui».