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En Couv’. Technologies de l’information : le Maroc met en place les bases d’un nouveau «métier mondial»
Depuis des années qu’il s’y est mis, le Royaume est fin prêt pour déployer un nouvel écosystème de dimension internationale dans le domaine du cloud, data center, IA et blockchain. Une nouvelle industrie est en passe d’émerger.
D’abord les batteries électriques, ensuite l’hydrogène vert, et si le Maroc s’apprêtait à lancer un autre écosystème dans cette même lignée, celui du cloud-IA-blockchain ? Tout porte à croire que oui.
Il y a, en effet, plusieurs indices qui convergent vers cette hypothèse. La mise en place de cet écosystème nécessite, il faut le dire, en plus de gros capitaux, du foncier, de l’énergie, de l’eau, de la connexion haut débit et, bien sûr, les ressources humaines, en plus d’un environnement stable et sécurisé.
Contrairement aux deux premiers écosystèmes, ce dernier ne sera pas monté ex nihilo. Une infrastructure, des moyens humains et un savoir-faire dans le domaine existent déjà.
Les faits : février 2021, le groupe OCP, à travers sa filiale UM6P, annonce l’inauguration, à Benguerir, de son nouveau data center, certifié Tier III et Tier IV, le premier et le seul à être certifié Tier IV, par Uptime Institute.
Le projet intègre également le supercalculateur le plus puissant d’Afrique, Toubkal, alors classé dans le Top 100 mondial des centres intelligents (98e mondial plus exactement, avec une capacité de 3,15 pétaflops, à raison de trois millions de milliards d’opérations par seconde).
Deux ans plus tard, c’est-à-dire en 2023, le Maroc comptait déjà, selon l’Uptime Institute, environ 21 centres de données conformes aux normes Tier. Les data centers de classe internationale sont généralement définis comme ceux répondant à des standards mondiaux, tels que les certifications TierIII ou Tier IV de l’Uptime Institute.
Bref, toujours en 2021, en juin plus précisément, les deux fleurons de l’enseignement universitaire privé au Maroc, l’UM6P et l’Université Al Akhawayn, lancent un nouveau master dédié au calcul intensif.
La nouvelle formation capitalise sur la puissance de calcul offerte par le supercalculateur Toubkal de l’UM6P et l’expertise des équipes des deux pôles universitaires en matière de l’IA et des High-Performance Computing (HPC), à des fins d’apprentissage profond, «deep learning», et simulation numérique, est-il précisé à l’époque.
L’objectif était de former des spécialistes en mesure de concevoir, élaborer et livrer des modèles IA sophistiqués à partir des big data. Quelques années après, la stratégie Maroc Digital 2030 prévoit la formation de 100.000 talents par an à l’horizon 2030.
Connexion et sécurité
Janvier 2024, inwi annonce la signature d’un accord de partenariat stratégique avec Medusa Submarine Cable System pour le renforcement de sa connectivité. Cette infrastructure reliera le Maroc à l’Europe du Sud, connectant Nador à Marseille. Elle permettra de répondre à la croissance constante du trafic fixe et Internet et offrira des chemins de connectivité diversifiés et sécurisés.
Une année plus tôt, Orange Maroc avait signé un contrat identique avec le même opérateur. Dans les deux cas, le système de câble comportera des segments qui proposeront jusqu’à 24 paires de fibres, et une capacité de 20 Tb/s par paire de fibres.
Orange Maroc avait même affiché alors l’ambition d’intégrer le premier backbone africain en fibre optique baptisé Djoliba, issu de la mise en commun de plus de 20.000 km d’infrastructures terrestres et sous-marines du groupe Orange en Afrique de l’Ouest, pour un lien sécurisé de bout en bout entre 8 pays de la région.
Notons que depuis 2021, le câble West Africa, déployé par Maroc Telecom, relie le Maroc à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avec une capacité de 20 Tb/s (extensible à 40 Tbps). Un segment nord de ce câble, opérationnel depuis avril 2022, relie Casablanca à Lisbonne, permettant de connecter Maroc Telecom ainsi que ses filiales africaines à la boucle optique internationale.
Plus récemment, des informations font état de négociations entre Starlink, qui fait partie de l’empire d’Elon Musk, et les autorités marocaines pour le déploiement du système de connexion internet haut débit par satellite dans les provinces sahariennes.
Un projet similaire avait été annoncé lors de la visite du président Macron au Maroc, fin octobre 2024, par l’opérateur marocain Panafsat et Thales Alenia Space qui ont signé un accord pour fournir une connexion internet haut débit par satellite à 26 pays africains.
Entre-temps, les deux opérateurs nationaux, inwi et Maroc Telecom, lancent conjointement un programme national de déploiement à large échelle de la G5 et le renforcement de l’extension du réseau de la fibre optique FTTH.
Début août de l’année dernière, environ 300 soldats américains, alliés et partenaires de quatre pays, ont participé à un exercice multi-domaine sur les théâtres européens et africains. Arcane Thunder 24, un exercice de synchronisation de précision de guerre électromagnétique, s’est ainsi déroulé en Allemagne et au Maroc.
Le Maroc a notamment déployé des avions F-16 Block 50/52 de l’escadron Spark, spécialisés dans la guerre électronique, la reconnaissance et la surveillance (ISR). C’est la deuxième édition de cette opération, et elle s’est déroulée pour la première fois au Maroc. Mais ce n’est pas la première opération du genre.
La même année, lors de l’exercice annuel maroco-américain African Lion, l’armée américaine et les FAR ont organisé une formation sur la guerre électronique, à Tifnit. Cette formation s’est concentrée sur «l’utilisation de l’énergie électromagnétique pour contrôler le spectre électromagnétique». Ce qui permet aux forces alliées de perturber les systèmes d’information ennemis, tout en protégeant les leurs.
Nouvelles stratégies
En même temps, le Royaume a actualisé sa Stratégie nationale de cybersécurité (SNC), initiée en 2012, en la projetant à l’horizon 2030. La Direction générale de la Sécurité des systèmes d’information (DGSSI) a présenté, le 22 juillet 2024, cette stratégie qui entend renforcer la sécurité du cyberespace marocain, en créant un environnement numérique fiable, sécurisé et résilient.
Cela fait suite à la promulgation, en août 2020, de la loi 05-20 relative à la cybersécurité. Un texte qui vise notamment à mettre en place un cadre juridique préconisant un ensemble de règles et de mesures de sécurité afin d’assurer et renforcer la sécurité et la résilience des systèmes d’information. Le récent incident à la CNSS aura servi d’alerte mais aussi catalyseur, pour les décideurs publics, pour blinder leurs SI.
Sur un autre volet, le programme de dessalement, lancé dans le cadre du Plan national de l’eau, prend ces dernières années une dimension industrielle prononcée. Les besoins primaires d’assurer les ressources en eau potable sont aujourd’hui pratiquement satisfaits.
Le dessalement, qui vise une production annuelle de 1,7 milliard de m3 par an d’ici 2030, sert, en plus, l’agriculture et le secteur industriel. Cela au moment où la part des énergies renouvelables, solaire et éolienne, dans la production électrique ne cesse de croître à mesure que la technologie de production et de stockage avance.
L’objectif du 52% du mix d’ici la même date, avec en plus la mise en service de nouvelles capacités de production solaire et éolienne, la législation relative à l’autoproduction, le plan gazier et celui de l’hydrogène vert…, ce qui annonce une ère de l’énergie en abondance et à des coûts compétitifs.
Tous ces éléments considérés individuellement n’ont peut-être rien à voir en commun, mais mis ensemble, et avec le temps, ils constituent une base solide et un environnement propice pour un nouvel écosystème, cloud-data centers-IA-blockchain.
C’est pratiquement le même modus operandi adopté par le Royaume avant le lancement effectif de l’écosystème des batteries électriques intégrant le club fermé des (rares) pays qui domine la chaîne de valeur dans son intégralité. C’est le cas aussi pour l’hydrogène vert, dont l’Offre Maroc a attiré, jusque-là, une quarantaine d’investisseurs nationaux et étrangers.
En somme : le Maroc dispose aujourd’hui d’une vingtaine de data centers de dimension internationale, donc d’une expérience probante dans le domaine. Il est connecté via des câbles optiques avec l’Europe et l’Afrique et bientôt avec l’Amérique latine, alors qu’une couverture d’internet haut débit par satellite est en projet.
Pour tout dire, tous les ingrédients sont là et le Maroc est désormais prêt pour accueillir des structures mondiales dans le domaine. Et comme pour tout IDE, la nouvelle Charte de l’investissement offre un cadre juridique, fiscal, foncier et d’accompagnement des plus compétitifs.
L’ambition est là. D’ailleurs, par le lancement de la stratégie Maroc Digital 2030, le Royaume vise une place parmi les 50 puissances technologiques mondiales. Il est prêt pour accueillir des investissements de rang mondial. Lesquels ne vont sans doute pas se faire attendre.
Les différentes études le prévoient, le secteur des data centers, pierre angulaire de tout l’écosystème, devrait croître de 80% d’ici 2028, avec des investissements directs étrangers (IDE) passant de 27 millions de dollars en 2022 à 51 millions en 2028. Les revenus annuels pourraient atteindre 668,7 millions de dollars d’ici 2027. Et ce n’est que le début.
Les experts du domaine le confirmeront, le Maroc se positionne comme un acteur clé du numérique en Afrique, avec une infrastructure en croissance et des ambitions de souveraineté. Il va sans dire que le Royaume s’implique également dans la technologie blockchain, notamment dans le commerce de cryptomonnaies où, manifestement, il se classe parmi les 30 premiers pays mondiaux.
Cette implication se manifeste à travers des entreprises de développement blockchain, des initiatives éducatives et un soutien gouvernemental émergent, avec des applications spécifiques dans la logistique et les transactions B2B. Encore une fois, OCP, mais aussi certaines banques et, dans une moindre mesure, les Douanes font partie des précurseurs.
Et le Maroc a le potentiel de devenir un leader régional de la blockchain, en s’appuyant sur le soutien du gouvernement et un écosystème fintech en forte croissance.
Cloud-IA-blockchain, jamais l’un sans l’autre
Ce trio forme un écosystème technologique : l’IA exploite la flexibilité et la puissance du cloud, lui-même ancré physiquement dans les data centers. La blockchain apporte sécurité et décentralisation. Cette interdépendance s’intensifiera avec la complexité croissante de l’IA, exigeant des services cloud et des infrastructures de centres de données toujours plus avancés.
On peut imaginer par exemple, en termes pratiques, une supply chain intelligente qui est une combinaison de blockchain (traçabilité), d’IA (prévision de la demande) et de cloud (stockage des données), soutenue par des centres de données.
Ou encore, la Finance décentralisée (DeFi), avec des plateformes communes utilisant le cloud pour héberger leurs applications, la blockchain pour les transactions, et l’IA pour l’analyse des risques.
Ce sont des domaines qui constituent pour le Royaume comme puissance industrielle montante et place financière continentale, des relais de croissance inestimables.
Cela d’autant que, et c’est un autre atout, le Maroc, en tant que hub régional, jouissant de son positionnement de hub régional, est mieux positionné pour abriter des data centers de classe mondiale, étant donné que ces derniers sont justement répartis de manière à réduire la latence (cruciale pour l’IA en temps réel) et assurer la redondance.

La mise en place de cet écosysteme nécessite, en plus de gros capitaux, du foncier, de l’énergie, de l’eau, de la connexion haut débit et, bien sür, les ressources humaines, en plus d’un environnement stable et sécurisé.