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En Couv’. Le Maroc, une Digital Nation chimérique ?

Les ambitions digitales du Maroc sont freinées par un manque de visibilité et une insuffisance infrastructurelle. Les acteurs ne jouent pas le jeu et les startuppers naviguent à vue. Comment en est-on arrivé là, alors qu’une véritable dynamique s’était enclenchée dès le début des années 2000 ? Récit.

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Le Maroc, une Digital Nation. Une ambition, un rêve…, ou une chimère? Si le Maroc s’était inscrit au début des années 2000 dans une vision très ambitieuse ayant pour objectif l’émergence d’une économie et une société marocaine hyper-connectée, aujourd’hui ces ambitions semblent marquer le pas. Malgré les réalisations et les avancées en la matière, que ce soit au niveau de la digitalisation de l’Administration, des entreprises et de la société, le bilan est plus que mitigé aujourd’hui. Des retards et des blocages subsistent. Pourquoi le Maroc a-t-il raté le coche, alors que tout un écosystème avait vu le jour, doté de moyens importants et d’une réelle volonté politique ?

L’euphorie digitale des années 2000
La réponse coule de source. Elle porte un nom : la politique. On se souvient encore de la dynamique positive enclenchée par le ministre Usfpéiste, Ahmed Reda Chami. Ce centralien, fondateur d’Omnidata et de Distrisoft dans les années 1990, et président de Microsoft en Asie du Sud-Est, ne jurait que par le numérique. En tant que ministre de l’Industrie, du commerce et des nouvelles technologies dans le gouvernement Abbas El Fassi, il avait chapeauté, d’une énergie sans faille, la stratégie de transition digitale du Maroc «Maroc Numeric 2013». Entouré d’une task force d’experts, à leur tête Boubker Badr, qui dirigeait la direction de l’économie numérique au ministère, l’ambition de Chami était de faire de l’économie numérique un secteur parmi les secteurs champions du Maroc de demain. Si l’automobile et l’aéronautique ont surperformé, le numérique, lui, déprime, si ce n’est deux sous-secteurs qui ont pu se frayer un chemin, à savoir l’offshoring et la monétique.
«On se souvient encore de la belle dynamique qui s’était enclenchée à l’époque. On était enthousiaste. Une feuille de route a été mise en place, complète et globale, un comité e-Gov rattaché à la Primature a été lancé, et tous les acteurs étaient impliqués, sous la houlette d’un ministre dynamique, qui maîtrisait bien son domaine et portait haut la main cette ambition de digitalisation du Maroc», se rappelle Marouane Harmach, expert et consultant IT. Selon lui, la stratégie était claire et des chantiers ont été entrepris et suivis sur la digitalisation de l’Administration et l’accompagnement et l’émergence d’un secteur privé fort.

L’arrivée des islamistes sonne le glas
Si Chami avait posé les jalons d’un début de changement favorable au niveau de la transition digitale du Maroc, l’arrivée des islamistes au pouvoir, en 2011, a sonné le glas de ces ambitions et ce mindset digital qui s’était installé à l’époque. Pour remplacer Chami, Abdelilah Benkirane a désigné un de ses fidèles lieutenants, un professeur d’agronomie, et qui avait surfé sur plusieurs départements ministériels: l’Energie et les mines, le Transport, la Logistique et l’eau, la Santé, l’Économie et les Finances… A la tête du ministère de l’Industrie, du commerce et des nouvelles technologies, Abdelkader Amara avait ainsi brillé par sa méconnaissance et son total déphasage avec le monde du numérique. Ce qu’on pourrait appeler un très mauvais casting. «Il n’avait même pas de smartphone. Il avait encore ces anciens téléphones munis d’une lampe, qu’on utilisait dans le monde rural. Lors des conférences, réunions et évènements stratégiques du secteur, il exprimait toujours une grande méconnaissance et affichait un désintérêt frustrant», regrette un opérateur dans l’IT. Ce fut le début de la fin de l’ex- future épopée du Maroc dans le monde du digital. «Quand le gouvernement de Benkirane s’est installé, la stratégie numérique a été mise en stand-by. Ils étaient en décalage avec la réalité», se désole Harmach.

Le digital, pas une priorité pour Elalamy
Et ce n’est pas l’arrivée de Moulay Hafid Elalamy à la tête du ministère de l’Industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique qui changera la donne. «Globalement, l’IT n’était pas la priorité d’Elalamy et il l’a démontré à plusieurs reprises. Son objectif était d’industrialiser le pays et de créer le maximum d’emplois dans l’automobile, l’aéronautique et certains secteurs offshore. D’ailleurs, la stratégie numérique du Maroc n’avait plus de date, plus d’agenda et plus de cap. La vision IT a été détruite et la feuille de route est tombée dans les oubliettes. La direction de l’économie numérique au sein du ministère a été quasiment démantelée», s’indigue notre interlocuteur. En 2017, l’Agence de développement du digital (ADD) a été créée. Censée être un catalyseur de la transformation digitale au Maroc, elle aurait eu du mal à démarrer. «La création de l’agence a été une belle initiative. Mais on a encore une fois été confronté à une logique administrative, une lenteur pour prendre ses marques et à trouver le budget. Dans le monde du digital, pas de place à la bureaucratie, il faut être créatif et très réactif», lance Harmach.

L’Épineux problème de la gouvernance
«Le bilan à mon avis est assez mitigé, car une vision doit être toujours accompagnée d’une stratégie et d’un plan d’exécution clair avec des indicateurs de performance (KPIs) chiffrés pour pouvoir mesurer son succès. Malheureusement, je n’ai pas de données officielles à partager avec vous et qui me permettent de juger de la réussite ou pas de cette stratégie», partage avec nous Hassan Bahej, PDG de Teal Technology Services (JV IBM & OCP). L’ancien PDG d’IBM et de Cisco au Maroc insiste toutefois sur le volet gouvernance. «Il s’agit d’un prérequis élémentaire afin de piloter la transition digitale du pays. Il faut mettre en place une gouvernance unifiée, transparente et centralisée, avec un cadre réglementaire fort qui permettrait de dynamiser le secteur du digital de manière transverse, que ce soit pour le projet Gouvernement numérique ou smart-gov, la transition digitale des entreprises marocaines ou encore la démocratisation du digital auprès des citoyens marocains», nous précise Hassan Bahej. Seul un modèle de co-gouvernance, impliquant le secteur public, les entreprises et la société civile, pourrait assurer un développement rapide et durable du secteur, selon lui. Bahej rappelle, par ailleurs, que le Maroc a lancé en 2020 une note d’orientation pour le développement du digital au Maroc à l’horizon 2025. «L’objectif de cette note est de hisser le secteur au rang des priorités nationales, eu égard au rôle affirmé et grandissant qu’il joue en matière de compétitivité des économies, d’aménagement du territoire, d’accélération des échanges commerciaux, d’amélioration de la qualité et du contenu des services publics et leur généralisation à toute la population», souligne Bahej.
Akhannouch réussira-t-il là où Benkirane a échoué ? Arrivera-t-il à rebooster la stratégie du numérique ? En tout cas, le chef de l’Executif a annoncé récemment que cette feuille de route est en cours de finalisation. Pour Harmach, le temps presse et une visibilité sur cette stratégie est plus qu’urgente, «surtout que la crise sanitaire a été une belle opportunité pour accélérer les chantiers de transformation digitale», lance-t-il. «Le digital est le parent pauvre des secteurs champions. Le tourisme, l’agriculture, l’industrie et l’éducation disposent de visions et de stratégies qui s’inscrivent dans la continuité. Le digital ne doit plus être dépendant des portefeuilles ministériels et du bon vouloir des politiciens. Il faut qu’on installe et qu’on institutionnalise la continuité de la stratégie digitale. Espérons que la ministre Ghita Mezzour fera le nécessaire dans ce sens», déclare Harmach. En attendant la feuille de route gouvernementale, un état des lieux s’impose. Le bilan des différents chantiers lancés, que ce soit au niveau de l’Administration, des entreprises et au profit des citoyens, est mi-figue mi-raisin. Un coup de fouet est donc nécessaire pour tirer profit du plein potentiel que le digital offre au Maroc. S’agissant du chantier de l’e-Gov, il avance à deux vitesses. D’une part, on assiste à une accélération de la dématérialisation des services en ligne dans les secteurs liés à la fiscalité, comme la Douane et la TGR. D’autre part, pour ce qui est des services de proximité, on est toujours à la traîne. On a beau mettre en place des portails dédiés aux documents administratifs, le citoyen fait toujours face aux diktats de méthodes d’un autre âge à la «Moukataa», à la queue interminable, et reste encore livré à la merci du «caïd».
Du côté des entreprises, c’est le même constat. Quelques dispositifs ont été mis en place, comme Maroc PME, mais face à des besoins énormes, et au manque des moyens de financement, leur force de frappe demeure insignifiante. Ceci sans parler de l’instabilité institutionnelle. A chaque nouveau gouvernement, l’économie numérique change de ministère de tutelle ou de département. «On parlera un jour de l’émergence de véritables start-up et d’une employabilité des jeunes dans les IT, lorsqu’on disposera d’une vraie stratégie et d’une vision globale. Pour le moment, on bricole avec des mesures artisanales et des dispositifs qui ne sont pas solides, que ce soit du côté de l’État, du secteur bancaire ou des bailleurs de fonds. On a besoin d’installer une vraie économie numérique pour qu’elle puisse s’exporter comme le tourisme. Sauf qu’actuellement on navigue à vue, surtout depuis fin 2010 où on a vraiment régressé», s’insurge Marouane Harmach.

Mesurettes, manque de moyens et de réelle volonté
Pour avoir une idée sur le retard pris par le Maroc, notamment du côté de l’écosystème des start-up, il faudra se pencher sur les levées de fonds réalisées par ces jeunes entreprises. En 2021, 15 start-up marocaines ont levé à peine 33 millions de dollars. Au Nigéria, ce chiffre culmine à 1,8 milliard de dollars, selon un rapport du Fonds d’investissement Partech. Sur les 5,2 milliards de dollars collectés par toutes les start-up africaines, la part du Maroc est, le moins que l’on puisse dire, très maigre et dérisoire. Pourquoi ? «Tout simplement, parce qu’il n’existe pas de dispositif global dédié à l’écosystème des start-up. Rien ne l’aide à être créé et à être développé. Il existe quelques structures, comme le Maroc Numeric Fund et la Caisse centrale de garantie, mais dont les fonds restent insuffisants. Pire, du côté du système bancaire, on reste dans une logique qui n’aime pas le risque. C’est un problème de mindset», se désole Harmach.
Tout reste à faire dans l’entrepreneuriat digital. Avec des initiatives anecdotiques, l’écosystème des start-up ne pourrait jamais éclore, alors qu’il pourrait résorber une bonne partie du chômage des jeunes. «Ce secteur représente une belle opportunité de croissance économique, et plusieurs domaines peuvent accélérer son adoption, notamment une réglementation et un environnement juridique favorables à l’entrepreneuriat et à l’innovation dans le secteur digital, ainsi qu’un appui financier aux start-up et aux petites entreprises», lance de son côté Zakaria Ghassouli. Pour le PDG d’Avito, une start-up spécialisée dans l’e-commerce, l’accès au financement «est une condition essentielle» pour réussir dans ce domaine. «A l’avenir, nous aurons besoin de plus de start-up innovantes aux côtés des entreprises établies. Leurs innovations exploiteront de nouveaux marchés, apporteront des solutions pour favoriser la pénétration du commerce électronique, créeront des emplois et contribueront à la croissance de notre pays», précise-t-il. L’entrepreneuriat dans le digital peut, en effet, constituer un bon relais pour l’emploi des jeunes, d’autant que l’État ne peut pas tout faire tout seul. Mais pour cela, il se doit d’établir un cadre propice au développement des start-up. Le faible accès au financement et la cherté des coûts des télécommunications reviennent souvent parmi les obstacles. «Malgré les avancées, il existe toujours un réel problème d’infrastructures au Maroc. On parle souvent de Cloud souverain, mais réglons d’abord la problématique des infrastructures et la cherté du coût de la bande passante d’internet, par exemple. Après, on pourrait prétendre à la mise en place d’un Cloud souverain qui reste, au vu du contexte actuel, une utopie pour moi. Si nos entreprises hébergent encore leurs données dans les Data centers étrangers, aux USA ou au Canada, c’est pour des raisons d’accessibilité en termes de coûts», renchérit Harmach.

Résoudre l’équation de la formation
Outre les infrastructures et le financement, un autre paramètre pourrait freiner les ambitions du Maroc dans le digital : la formation. Le Maroc est réputé pour la qualité de ses ingénieurs et dispose d’un bon vivier de compétences dans les métiers du digital qui sont très demandées à l’international. Le défi sera de les garder et de leur donner leur chance d’évoluer. «Nous sommes réputés pour la robustesse de nos formations techniques, dans les mathématiques fondamentales, le coding et le développement informatique. Nous disposons des ressources humaines pour pouvoir accompagner notre virage digital, mais il faudra arriver à les garder chez nous et établir des ponts entre les universités, le secteur privé et les start-up», poursuit Harmach. Aujourd’hui, il existe encore une inadéquation entre certaines filières et les exigences des entreprises IT. Le besoin est grand face à une offre de compétences insuffisante, d’où la nécessité de mettre en place des programmes de coordination entre les plans sectoriels et les filières de formation. Un travail qui doit se faire urgemment au vu de l’imprévisibilité d’un secteur où tout évolue à grande vitesse. Grâce ou à cause de l’intelligence artificielle, près de 60% de nouveaux métiers seront créés dans une dizaine d’années. Ce qui pourrait nous interpeller, par ailleurs, sur le risque de pertes d’emplois massifs les prochaines années, puisque chaque révolution technologique ramène avec elle son lot de redéploiement et de redéfinition des postes et des métiers. La révolution digitale peut être ainsi une arme à double tranchant, soit on l’anticipe, soit on paie les frais de notre laxisme.
«Dans le début des années 2000 et le boom d’internet, nous avons supprimé certains postes comme les opératrices de saisie, mais nous avons renforcé et créé d’autres métiers. D’où l’intérêt d’une adéquation entre les filières de formation et le marché de l’emploi. Il faut améliorer l’employabilité des cadres, recourir à des recrutements internes et à la formation continue. Tant qu’on ne fortifiera par la formation et les start-up, on restera au stade de consommateurs de contenus numériques, et non de producteurs», martèle Marouane Harmach. Pour que le Maroc puisse un jour prétendre à une Digital Nation, il faudra accélérer la transformation digitale de l’Administration et des entreprises et créer un cadre propice pour cela. Chose qui fait défaut aujourd’hui. Une fois cet objectif atteint, la digitalisation de la société sera en marche. Et c’est à ce niveau là où le Maroc pourrait aspirer à un véritable virage digital. Or, l’état des lieux ne pousse pas à l’optimisme.

La digitalisation n’est plus un luxe !
Le taux de pénétration d’internet et des smartphones et très important au Maroc, mais l’usage et la démocratisation de l’utilisation d’internet ne sont pas au rendez-vous. La société marocaine n’est pas assez efficacement digitalisée, ce qui fait perdre au Maroc des points de croissance, de la valeur ajoutée, de la productivité et du développement et l’inclusion de la société. «Malheureusement, certains acteurs ne jouent pas le jeu. Le Mobile banking n’est pas assez développé et les banques facturent chers les transferts et les mises à disposition. Les transactions sur les sites internet sont facturées, alors qu’elles devront être gratuites. L’internet est cher et les services monétiques le sont aussi…», énumère Harmach.
La recette n’est pas magique. Pour développer le digital, l’État devra activer certains leviers essentiels liés à la réglementation, la formation, le financement, les infrastructures, l’accessibilité des services et la gouvernance. Tant qu’on navigue à vue, on restera de simples consommateurs du numérique. Or, aujourd’hui, la transformation digitale n’est plus un luxe, mais une nécessité presque vitale. «Le digital est à anticiper ou à subir demain», met en garde Hassan Bahej. Nous n’aurons pas le choix. Soit passer à l’action maintenant, prendre les choses en main et créer un véritable écosystème autour du numérique, porté par une vision claire et globale et une réelle volonté politique, soit on restera à la traîne. C’est aujourd’hui ou jamais, car il y va aussi et surtout de notre souveraineté numérique. Le gouvernement réussira-t-il à reprendre le train de la digitalisation freiné il y a une dizaine d’années ? À suivre.


Une nouvelle stratégie à l’horizon 2030

Dernière ligne droite pour la nouvelle stratégie de transformation digitale à l’horizon 2030. Le gouvernement travaille sur les dernières retouches de cette stratégie qui se veut ambitieuse. Elle vise à digitaliser les services publics, jeter les bases pour faire émerger une économie numérique créatrice d’emplois, ainsi qu’à améliorer le positionnement du Maroc dans ce domaine, précise la note de cadrage du projet de Loi des finances (PLF) de l’exercice 2023. La nouvelle stratégie se fixe comme objectifs la digitalisation de 100% des services publics, le recours au Cloud pour 70% des administrateurs, l’utilisation généralisée de la signature électronique par les administrations et établissements publics et le renforcement de l’infrastructure numérique.
Il s’agit également de mettre à niveau le cadre réglementaire et législatif, développer une interface unique des services publics (One Stop Shop), encourager la production du contenu digital, en plus du développement d’une stratégie Data et la digitalisation des parcours usagers.