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En Couv’. Dessalement : La prochaine bataille industrielle du Maroc
Membranes, tuyauteries, pompes haute pression, récupérateurs d’énergie, capteurs… Derrière chaque station de dessalement se déploie une chaîne industrielle complexe encore dominée par quelques géants internationaux. À mesure que le Royaume accélère ses investissements, l’enjeu dépasse désormais la seule sécurité hydrique, il devient résolument industriel.
À quelques encablures du littoral, d’immenses infrastructures prennent forme. Entre tuyauteries géantes, bassins de traitement et installations industrielles, le dessalement s’impose désormais comme un pilier de la stratégie hydrique du Maroc. Dans ces futures usines nouvelle génération, l’eau de mer sera transformée en ressource vitale.
Mais derrière cette prouesse technologique se cache une réalité moins visible : l’essentiel des équipements qui rendent ce miracle possible est importé.
Membranes, pompes, systèmes de filtration…, la plupart des composants proviennent de l’étranger. Dopé par la pression climatique et l’urbanisation dans les régions arides, le marché mondial du dessalement connaît d’ailleurs une croissance exponentielle.
Aujourd’hui, la capacité mondiale dépasse les 100 millions de m³ d’eau par jour. Valorisée entre 18,2 et 41,5 milliards de dollars en 2024, l’industrie pourrait atteindre 73,6 milliards de dollars d’ici 2030, pour culminer à 109,4 milliards à l’horizon 2034.
L’osmose inverse, moins énergivore, domine le secteur. Ce procédé filtre l’eau de mer à travers des membranes semi-perméables aux pores de quelques nanomètres, retient sel et impuretés, avant de reminéraliser l’eau. Avec une consommation moyenne de 2,5 à 3 kWh par m³, il équipe plus de 70% des 22.000 stations mondiales.
Ces membranes, qui constituent le cœur technologique des usines de dessalement, demeurent concentrées entre quelques géants industriels, comme DuPont, Toray Industries ou LG Chem (voir encadré).
Une dépendance à transformer en opportunités
Le Maroc, engagé dans un programme massif de dessalement pour sécuriser son approvisionnement, pourrait-il reproduire le succès industriel observé dans l’automobile ou l’aéronautique et transformer cette dépendance en opportunité industrielle? En tout cas, le Royaume dispose d’atouts concrets pour transformer l’essai.
ême sans produire les membranes, plus de la moitié de la valeur d’une station peut être captée localement grâce au génie civil, aux structures métalliques, aux modules industriels et aux systèmes de prétraitement. C’est sur ces segments que se joue aujourd’hui la véritable fenêtre d’opportunités pour le Royaume.
Plusieurs acteurs locaux ont déjà amorcé ce virage. OCP Green Water (OGW), filiale du groupe OCP, développe des unités de dessalement pour ses sites miniers et l’approvisionnement urbain à Safi, El-Jadida et Casablanca, avec un taux d’intégration local de 60 à 70%.
Objectif : produire 630 millions de m³ d’eau dessalée par an d’ici 2030, en s’appuyant sur la R&D menée avec InnovX et l’UM6P pour fabriquer certains équipements clés.
Autres acteurs majeurs : Green of Africa et Afriquia Gaz, en consortium avec le groupe espagnol Acciona, pour la construction de la station de dessalement de Casablanca, ou encore Nareva, qui, avec Engie, développe la station de dessalement de Dakhla.
Ce projet de près de 2 MMDH, d’une capacité annuelle de 37 millions de m³, sera alimenté entièrement par un parc éolien de 60 MW, illustrant la montée en puissance de stations bas carbone dans le Royaume. Deux mégaprojets qui favoriseront le transfert de technologies et permettront aux groupes marocains de maîtriser la chaîne de valeur du dessalement.
Watec, créée en 1987, intervient également sur l’intégralité du cycle du dessalement. Au cours des trois dernières années, elle a déployé plus de 100 stations (petites, moyennes et grandes) d’une capacité annuelle de 40 millions de m³ d’eau par an dans tout le Royaume, misant sur la rapidité, l’efficacité énergétique et la durabilité. Son taux d’intégration varie entre 40 et 60%, le reste étant constitué d’équipements de haute technologie non produits localement.
Le génie civil comme levier stratégique
Atlas Énergie (Atner), spécialisée dans l’ingénierie hydraulique, émarge aussi sur cette liste.
En groupement avec Capep, elle a remporté en novembre 2023 un lot de 374MDH pour raccorder la future méga-station de dessalement de Casablanca au réseau urbain.
Parmi ses références figure aussi la réalisation de la station de dessalement de Sidi Ifni d’une capacité de 8.640 m³ par jour extensible à 17.280 m³ par jour, pour environ 320 MDH.
Des leaders marocains du BTP sont également devenus, ces dernières années, des acteurs majeurs dans la construction d’ouvrages de génie civil et d’infrastructures maritimes liés aux projets de dessalement qui représentent 30 à 40% du coût total de construction (Capex) d’une station.
On peut citer la Société générale des travaux du Maroc (SGTM) qui construit des tunnels sous-marins et des conduites pour acheminer l’eau dessalée vers les centres de consommation. Elle figurait d’ailleurs parmi les candidats au mégaprojet de dessalement de Casablanca, en consortium avec Somagec, IDE Technologies et Mitsui.
Auparavant, le groupe dirigé par Hamza Kabbaj, en consortium avec Somagec, s’était adjugé la construction du port Dakhla Atlantique qui est directement lié au projet de dessalement, puisque l’eau dessalée de la station Nareva/Engie transitera par les infrastructures de ce mégaport pour alimenter la ville.
La SGTM a aussi activement participé aux travaux de génie civil complexes nécessaires à l’osmose inverse et aux prises d’eau en mer lors de la réalisation de la station Chtouka-Aït Baha à Agadir. D’une capacité de 275.000 m³/jour, extensible à 400.000 m³/jour, l’unité est opérationnelle depuis février 2022.
Sur le même registre, Somagec se distingue aussi. L’entreprise dirigée par Roger Sahyoun est l’un des acteurs incontournables dans la réalisation d’infrastructures essentielles aux projets de dessalement, comme les ouvrages maritimes (prise d’eau, rejet), le génie civil des installations, ainsi que les travaux côtiers complexes.
L’effet d’entraînement des grands projets
Si ces deux champions nationaux excellent dans le génie civil, d’autres, comme Jacobs Engineering (JESA), interviennent en amont sur l’ingénierie et la conception (10 à 15% du Capex).
Véritable maître d’œuvre des projets de dessalement du groupe OCP, cette entité assure le dimensionnement et l’ingénierie des unités de dessalement et leur intégration avec les écosystèmes industriels, notamment ceux de Jorf Lasfar et Safi.
Un positionnement crucial qui pourrait favoriser une montée en compétence locale en ingénierie complexe dans ce secteur. Mieux, cela peut faire du Maroc un hub régional d’ingénierie du dessalement en Afrique.
TGCC, Jet Contractors, Maghreb Steel et Sonasid complètent ce maillage industriel, couvrant construction, métallurgie et assemblage des modules industriels.
Ensemble, ces entreprises pourraient constituer la colonne vertébrale d’un écosystème marocain du dessalement, capable de capturer 40 à 60% de la valeur d’une station. Pour la production de membranes, nerf industriel du dessalement, fabriquées par un oligopole mondial (voir encadré), la stratégie la plus réaliste consiste à attirer des fabricants via des partenariats industriels ou des unités d’assemblage.
Le Maroc a déjà mis en service 17 stations cumulant 350 millions de m³ par an et développe actuellement quatre nouvelles unités à El-Jadida et Safi, qui produiront 567 millions de m³ à pleine capacité. Onze autres projets sont programmés à Tanger, Rabat, Essaouira, Guelmim, Souss-Massa et l’Oriental. L’ambition : 1,7 milliard de m³ d’ici 2030, couvrant 60% des besoins nationaux.
L’effet volume attire fournisseurs et sous-traitants, permettant de structurer un écosystème industriel de sous-traitants spécialisés dans la métallurgie, l’ingénierie, l’assemblage, la formation et la R&D, à l’image de l’automobile il y a quinze ans.
Après l’automobile et l’aéronautique, le dessalement pourrait bien constituer le prochain terrain d’expression de la stratégie industrielle marocaine, à la croisée des enjeux hydriques, énergétiques et technologiques. Dans les tuyaux des stations de dessalement, c’est peut-être déjà une nouvelle industrie qui commence à circuler.
Les géants mondiaux des membranes
Le marché des membranes de dessalement par osmose inverse reste dominé par un cercle très restreint d’industriels disposant d’une forte capacité de recherche et développement. L’américain DuPont figure parmi les leaders mondiaux, aux côtés du japonais Toray Industries, pionnier du secteur.
Le sud-coréen LG Chem s’est également imposé ces dernières années comme un acteur majeur. Le marché compte aussi des spécialistes comme Hydranautics, filiale du groupe japonais Nitto Denko, ainsi que Suez Water Technologies & Solutions, entité d’origine française, aujourd’hui intégrée au groupe Veolia.
Cette forte concentration s’explique par la complexité technologique de ces membranes, dont la fabrication nécessite des procédés chimiques avancés et des investissements lourds en R&D, constituant ainsi une barrière à l’entrée particulièrement élevée.
Dessalement bas carbone : L’avantage compétitif du Maroc
Dans l’industrie mondiale du dessalement, la compétition se joue désormais sur quatre leviers clés : la réduction de la consommation énergétique, la baisse du coût du mètre cube, l’intégration des énergies renouvelables et l’innovation technologique, notamment dans les membranes.
Sur ce terrain, le Maroc dispose d’atouts significatifs. Les futures stations à Casablanca, Dakhla et Rabat intègrent déjà une alimentation en solaire et en éolien, permettant de réduire le coût de production de l’eau dessalée tout en limitant l’empreinte carbone.
Au-delà, le couplage avec les futures filières d’hydrogène vert, fortement consommatrices d’eau purifiée pour l’électrolyse, renforce le positionnement du Royaume dans la chaîne de valeur mondiale des industries vertes. Une dynamique qui ouvre la voie à des modèles exportables et bas carbone, notamment vers l’Afrique et l’Europe.

