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Ces dérivés qui explosent la valeur du phosphate (2/2)

Le phosphate marocain, ce n’est pas que des engrais. Ses dérivés, actuellement en exploitation, vont de l’uranium aux composantes de batteries électriques. Avec sa teneur en terres rares, il devient un enjeu mondial dans les industries de pointe.

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Fluorite, d’un simple déchet à un produit clé

Le fluor dont le Maroc possède de riches réserves et qui n’a jamais été exploité jusque-là prend aujourd’hui une grande importance. Il est très demandé à l’échelle mondiale et est essentiel dans de nombreux secteurs : technologique, pharmaceutique, agroalimentaire et surtout dans l’industrie des batteries.

Fondée en 2023, Fluoralpha, filiale d’InnovX, dont l’usine a été installée à Jorf Lasfar, ambitionne justement de devenir un acteur majeur du secteur des produits fluorés. Fin septembre dernier, InnovX avait annoncé la signature d’un accord de financement stratégique d’une valeur de plus d’un milliard de dirhams (environ 110 millions de dollars américains) pour sa filiale Fluoralpha, avec Bank of Africa , «afin de soutenir le développement d’un projet industriel de grande envergure à Jorf Lasfar dédié à la valorisation de la récupération du fluor à partir des roches phosphatées marocaines», a souligné alors le top management de l’entreprise.

Le projet comprend une unité de production d’acide fluorhydrique anhydre (AHF), pour une capacité de 20.000 tonnes par an, et une unité de production de fluorure d’aluminium (ALF3), pour une capacité de 28.000 tonnes par an. Ces deux intrants stratégiques à forte valeur ajoutée sont essentiels à plusieurs chaînes industrielles mondiales en forte croissance, à savoir les batteries électriques, l’aluminium, les semi-conducteurs et la chimie de pointe.

Présents principalement dans les électrolytes, les sels fluorés, tels que le LiPF 6, contribuent au développement des batteries performantes et avancées pour les véhicules électriques et le stockage d’énergie renouvelable, soutenant ainsi la transition mondiale vers des solutions énergétiques plus propres.

De même, le fluorure d’aluminium (AlF3 ) est principalement utilisé dans la production d’aluminium par électrolyse, servant de fondant pour abaisser le point de fusion et améliorer la conductivité de la solution électrolytique.

Dans l’industrie des semi-conducteurs et des puces, sa capacité unique à attaquer et à dissoudre l’oxyde de silicium fait de (l’) acide fluorhydrique un produit crucial. Il est utilisé aussi bien dans la gravure (il grave sélectivement le dioxyde de silicium, permettant de créer des motifs précis sur les puces) que dans le nettoyage et le décapage.

Du carton ami de l’environnement

En 2019, lors de la 5e édition du Symphos, un universitaire et industriel belge, Pauli Gunter, a présenté un projet de production du papier et du carton recyclable et biodégradable fabriqué à partir des déchets d’extraction du phosphate.

Ce serait faire d’une pierre deux coups. L’exploitation minière du phosphate génère des quantités importantes de stériles qui sont des déchets miniers qui s’accumulent sur les sites d’exploitation. Ces stériles posent des problèmes environnementaux. Le papier-pierre se présente justement comme une solution durable et innovante pour valoriser ces déchets.

Ce concept innovant vise à transformer les résidus miniers en un matériau papier écologique, sans eau ni arbres, en utilisant principalement du carbonate de calcium (CaCO3) extrait de ces déchets, mélangé à des résines synthétiques comme le polyéthylène haute densité (HDPE). Inventé en Italie dans les années 1960 et industrialisé en Asie, principalement en Chine et à Taïwan, ce papier est composé à 80% de poudre de pierre (carbonate de calcium) et à 20% de liants non toxiques (HDPE). Il est imperméable, recyclable, biodégradable en 3-6 mois et consomme 99% moins d’eau que le papier traditionnel. Plus encore, sa production évite la déforestation et réduit les émissions de CO2 de 40 à 50%.

Lors de ce Symposium international sur l’innovation et la technologie dans l’industrie des phosphates, organisé par l’OCP et l’UM6P (Benguerir, 7-9 octobre 2019), Pauli Gunter a proposé un projet visant à utiliser les roches stériles, c’est-à-dire non valorisées dans la production d’engrais, pour produire du papier pierre.

Une industrie qui pourrait générer 10 à 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, positionnant le Maroc comme leader mondial. Il a été question d’une unité pilote qui devrait voir le jour en 2027, mais aucune annonce officielle n’a été faite dans ce sens. Dans la Banque de projets élaborée par le ministère de l’Industrie et du commerce figure celui d’une «unité de fabrication de papier pierre à partir de déchets de phosphates».

Aliments pour animaux, un marché juteux

Fin novembre 2013, le groupe OCP dévoilait, à l’occasion du 16e Salon Dawajine, la mise sur le marché d’un nouveau produit destiné à l’alimentation animale : «PPP-Animal Feed». Cet aliment à base de phosphate et de calcium est destiné à l’alimentation animale (bétail, volaille, etc.). La production du groupe était destinée pour 10% au marché local.

Le reste devait trouver son chemin vers l’Europe, l’Afrique, l’Amérique latine (le Brésil), l’Amérique du Nord (les États-Unis) et l’Asie. La première exportation de ce produit avait été expédiée en mai 2013 au Portugal. Aujourd’hui, via sa gamme Phosfeed, le groupe fournit dans plusieurs pays des solutions de nutrition animale, des compléments phosphatés hautement digestibles qui apportent phosphore et calcium essentiels à la santé, à la croissance et à la reproduction du bétail (bovins, volailles, porcs, aquacoles).

En mai 2023, le groupe a finalisé l’acquisition d’une participation de 50% dans la société Global Feed auprès de Fertinagro Biotech, le principal producteur espagnol d’engrais.

Ce partenariat fait de l’OCP l’un des principaux fournisseurs de solutions d’alimentation animale personnalisées à haute valeur ajoutée, à la fois durables et abordables. Cette acquisition intervient dans un contexte où le marché de la nutrition animale a connu un développement soutenu au niveau mondial, «grâce à l’intensification de l’élevage et le besoin de satisfaire les préférences nutritionnelles de la population, de plus en plus orientées vers les produits carnés et à forte teneur protéinée, notamment dans les pays émergents».

Un peu plus d’une année plus tard, le groupe a décidé de porter sa participation dans l’entreprise à 75%. C’est un signe que le groupe, déjà leader mondial dans les engrais, a décidé de se frayer une place dans le juteux secteur des aliments pour animaux.

Uranium, pour une énergie propre

Depuis que le lancement de l’unité de production du yellowcake a été annoncé officiellement à El Jadida par Uranext, filiale d’InnovX,, aucune information n’a filtré sur le projet.

On sait néanmoins que la start-up, qui a investi 100 millions de dollars dans cette usine d’extraction du concentré d’uranium, essentiel pour le nucléaire civil, à partir du phosphate, incarne un virage stratégique pour le Maroc aussi bien dans le domaine minier qu’énergétique.

Il faut souligner dans ce sens que comme il a été précisé par les initiateurs du projet, l’approche d’Uranext repose, entre autres, sur une vision à long terme, faisant suite à une feuille de route stratégique sur 15 ans, ainsi que sur le développement d’une technologie d’extraction de CIX (échange continu d’ions) exclusive et innovante.

Les avantages du Maroc sont énormes. Le plus important est que ses réserves du phosphate contiennent, selon les estimations, environ 7 millions de tonnes d’uranium. L’utilisation de l’acide phosphorique issu des phosphates marocains pour extraire l’uranium via un processus d’extraction innovant est également un atout.

De même, le Royaume a engagé une politique d’envergure en matière de sécurisation des ressources hydriques, grâce notamment au recours au dessalement. La hausse des prix de l’uranium depuis début 2020, avec un pic de plus de 106 dollars la livre en 2023, et la recherche de diversification des approvisionnements pour plusieurs pays utilisateurs de l’énergie nucléaire civile rendent le contexte particulièrement favorable pour le Maroc pour s’engager dans le domaine.

D’autant que ce passage de la matière première (le phosphate) à un produit stratégique est de nature à générer des revenus substantiels. Cela tout en permettant au Maroc de participer dans la chaîne de valeur nucléaire civile pour le dessalement, la recherche ou la production d’énergie électrique. Il n’est pas exclu, non plus, une montée en compétences qui se traduira par le développement de l’écosystème industriel autour de l’uranium, avec des milliers d’emplois à la clé.