Affaires
Aéronautique : La filière n’est pas en crise, mais saturée
Alors que le carnet de commandes demeure bien garni, les industriels basés au Maroc font face à une saturation des capacités de production de la plateforme industrielle. Une situation qui se traduit par une stagnation du CA à l’export. Explications.
Le secteur aéronautique marocain connaîtrait-il un petit coup de mou après des années de forte croissance ? La question se pose au regard de la stagnation, en 2023, des exportations d’un secteur qui nous avaient habitués, ces dernières années, hormis durant la période Covid, à des progressions à deux chiffres de ses ventes à l’étranger. D’après les statistiques de l’Office des changes, ces exportations sont en recul de -0,5%, atteignant 17,65 milliards de dirhams à fin octobre 2023, contre 17,73 milliards de dirhams à fin octobre 2022. Rappelons tout de même que l’année dernière, le chiffre d’affaires à l’export de l’industrie aéronautique marocaine avait atteint un niveau record, à plus de 21 milliards de dirhams, en progression de 34,4% par rapport à 2021.
Interpellée sur les chiffres de l’Office des changes, une source au sein du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (Gimas) apporte une nuance de taille : cette pause dans la croissance des exportations n’est pas le fait d’une quelconque contraction du business, mais plutôt d’une saturation des capacités de production de la plateforme industrielle nationale. Raison principale évoquée : une reprise bien plus forte que prévu du secteur au sortir de la crise sanitaire. «Il est vrai que ces chiffres sont inhabituels, mais revenons en arrière: durant la crise du Covid en 2020, les avionneurs, surtout Airbus, tablaient alors sur une reprise dans 5 ans, soit en 2025, pas avant!», rappelle d’emblée notre source. «Bien sûr, la crise est derrière nous dans notre quotidien, mais nous continuons à rattraper le retard pris durant la crise sanitaire qui a été la pire jamais vécue pour notre secteur», ajoute-t-elle. Ce trou d’air né du décalage reprise/capacité est d’ailleurs en cours d’être dépassé: à fin septembre, il y a encore un mois, les exportations du secteur étaient encore en baisse de -4,5% en glissement annuel. Un gap comblé presque entièrement durant le mois d’octobre.
Tensions sur les capacités et les RH
Toujours est-il que cette reprise plus rapide que prévue du marché de l’aérien exerce des tensions sur l’appareil productif, pris de court. «Nos programmes de production ne sont pas instantanés, car nous sommes sur des fabrications de moyen terme, voire de long terme. Donc même si les commandes ont repris de plus belle il y a déjà plus d’une année, et que le marché est reparti comme jamais, nos capacités de production sont déjà en surcapacité», indique notre interlocuteur, qui bat en brèche l’idée d’une quelconque crise.
Les industriels de l’aéronautique évoquent donc plutôt «un décalage de phase», où le train des commandes nouvelles est parti bien plus vite que celui de la production. «Nous essayons de le suivre. Dans notre jargon, ce qu’on appelle les slots sont même indisponibles pour se faire livrer des avions, car la supply chain est saturée et n’est plus en mesure de répondre à cette montée en cadence».
À cette saturation de la chaîne d’approvisionnement s’est ajouté un autre écueil : ce que les professionnels qualifient de «crise des ressources humaines», considérée comme «un réel frein» par les industriels de la filière qui ne leur permet pas d’augmenter leur capacité de production. Selon le Gimas, le sujet est très sérieux. «Nous sommes dépouillés de nos ressources actuellement. Heureusement que nous sommes dotés de centres de formation adaptés et flexibles», déplore notre source. Ces ressources humaines sont débauchées par des pays industrialisés comme le Canada et la France, mais aussi par les pays du Golfe pour les mécaniciens de maintenance aéronautique. «Nous travaillons actuellement sur des partenariats pour structurer tout cela. Au moins que ces pays payent pour ces personnes qu’ils débauchent. Nous ne sommes pas foncièrement contre le départ des jeunes, surtout avec les salaires qu’ils peuvent toucher ailleurs. Mais on doit nous donner les moyens de former plus», affirme-t-on au Gimas.
Des opportunités à saisir
Ce dernier résume ainsi la situation actuelle : «Nous ne sommes pas en crise, bien au contraire. Les variations d’export d’une année à l’autre ne seront pas un signalement de crise pour les années à venir, mais le signal d’une capacité qui commence à être limitée et qui s’ajustera dans le temps». En attendant, la plateforme aéronautique nationale pourrait profiter, à terme, de cette configuration. Au Gimas, on estime même que le Maroc peut devenir «LA» solution pour désengorger une supply chain mondiale qui devient très limitée en capacité : «Nous avons les ressources qualifiées qui manquent ailleurs, et nous avons une offre Maroc très compétitive et adaptée. Les voyants sont au vert pour capter de nouveaux investissements».
L’ambitieux programme de développement de la Royal Air Maroc constitue de ce point de vue une grande opportunité pour la filière industrielle. Encore faut-il que l’acquisition prévue des 150 appareils par la compagnie nationale se traduise en business sonnant et trébuchant pour les industriels basés au Maroc. Sur ce point précisément, le Gimas dit pousser à la mise en place d’un cadre permettant l’intégration de compensations industrielles dans l’aéronautique, mais aussi dans le spatial et la défense. L’idée est de favoriser des activités ou programmes non existants plus complexes, afin de diversifier, élargir et monter en gamme la plateforme marocaine.
Plan de la RAM : ce que préconise le Gimas
Le Gimas mise gros sur le plan de développement de la RAM. Pour les industriels, ce plan est un «argument fort» pour discuter avec les avionneurs qui seront en lice pour l’appel d’offres. Le groupement espère ainsi profiter des acquisitions futures d’avions par la compagnie nationale pour stimuler l’investissement et renforcer la présence des principaux acteurs au Maroc, constructeurs comme équipementiers. Tout en appelant à sortir du monosource Boeing sur la flotte, le groupement préconise de sélectionner les programmes qui vont lui permettre de faire le saut qualitatif et combler les chaînons manquants pour plus d’intégration locale et de montée en gamme dans la supply chain mondiale. «Il faut saisir cette occasion pour booster les écosystèmes à fort potentiel, mais qui n’ont pas pu émerger : l’ingénierie et le MRO, c’est-à-dire toutes les activités de services (maintenance, réparation) qui représentent un potentiel gigantesque pour le Maroc», affirme notre source. Les industriels seront-ils entendus ? À suivre…
