Culture
Sampling : L’art de recoller les morceaux
Au programme du Live Beat Lab, le sampling invitait à regarder de plus près la fabrication électronique. Prélever, découper, ralentir, recomposer… Derrière quelques secondes de musique empruntée, une succession de choix peut faire naître un morceau entier.
Une caisse claire, un souffle, deux notes qui traînent à la fin d’un disque. Il en faut parfois peu pour donner envie de commencer un morceau. Encore faut-il entendre, dans ce fragment, quelque chose que son premier contexte ne disait pas. Le sampling commence là. Dans cette attention un peu obsessionnelle au détail, cette conviction qu’une seconde mérite qu’on y revienne vingt fois.
À Essaouira, le Moga OFF avait inscrit cette pratique au programme de son Live Beat Lab. Annoncée à l’Institut français le 30 septembre, l’initiation menée par Secte Sound System proposait d’explorer la production sur Ableton Live, des rythmes aux effets, en passant par le sampling.
Une porte d’entrée dans la fabrication des musiques que le festival donne à entendre. Le mot sample désigne un échantillon sonore. Il peut venir d’un disque, d’une voix enregistrée, d’un instrument joué chez soi ou d’un bruit capté dehors. Sa durée importe moins que ce qu’on décide d’en faire.
Une boucle peut conserver une phrase entière ; une découpe serrée peut réduire cette phrase à quelques attaques, devenues les éléments d’un autre rythme.
Coupures choisies
Prenons un exemple simple. Un enregistrement contient quatre coups de percussion. On peut le répéter tel quel. On peut aussi isoler chaque coup, en supprimer un, faire revenir le dernier en premier, ménager un silence. La matière reste reconnaissable, mais son mouvement change.
C’est le principe du découpage, ou slicing. Dans Simpler, l’un des instruments d’Ableton Live, des portions d’un enregistrement peuvent être déclenchées séparément. Le fragment devient alors une matière à jouer, avec laquelle on peut construire une nouvelle séquence. Le choix des points de coupe est déjà une décision musicale.
L’initiation proposée par Secte Sound System ouvre sur ce travail de recomposition. On peut, par exemple, sélectionner plusieurs frappes de grosse caisse et de caisse claire dans un passage de batterie, puis les réassembler pour construire un nouveau rythme.
Un extrait mélodique venu d’un autre enregistrement peut ensuite être ralenti et abaissé dans les graves pour rejoindre ces percussions. Deux sources distinctes trouvent alors un terrain commun. Le choix des fragments, leur transformation et leur rencontre donnent au morceau sa couleur.
L’intérêt ne réside pas seulement dans l’habileté du montage. Choisir une frappe plutôt qu’une autre, conserver une résonance ou retarder une entrée infléchit la sensation du morceau. La découpe porte une interprétation.
Temps élastique
Après la coupe vient la transformation. Un son peut être transposé vers le grave, raccourci, retourné ou étiré. Dans Ableton, le warping permet notamment de modifier sa durée sans nécessairement changer sa hauteur, ou sa hauteur sans modifier sa vitesse. Cela rend possible l’assemblage d’éléments qui, à l’origine, n’avançaient pas au même rythme.
Ces réglages ont des conséquences très audibles. Une note étirée peut perdre son attaque et devenir une nappe. Une voix déplacée vers le grave prend une autre épaisseur. Le producteur doit décider jusqu’où pousser la transformation et ce qu’il souhaite conserver de la source.
Cette recherche passe aussi par l’étirement du son. Un fragment très court peut être allongé jusqu’à prendre une texture différente. Le travail sur les fréquences permet ensuite d’atténuer certaines composantes du sample pour laisser de la place aux autres sons. La matière se transforme autant par ce qu’on retire que par ce qu’on ajoute.
On touche ici au travail le moins spectaculaire et souvent le plus décisif. Écouter une variante, revenir à la précédente, retirer ce qui encombre. Les possibilités du logiciel se multiplient ; le morceau, lui, exige des choix.
Mémoire vive
Cette matière ne vient pas forcément d’un vinyle rare. Le producteur marocain Guedra Guedra raconte avoir enregistré dans les marchés, les rues ou lors des cérémonies. Il y cherche des textures, des rythmes et des atmosphères, y compris lorsque la prise de son est imparfaite.
Pour «Four Lambs», explique-t-il, il a repris un enregistrement ancien capté à Taroudant, à proximité d’un rituel de la confrérie Hamadcha. Le son avait fortement saturé. Conservé malgré ce défaut, il a finalement trouvé sa place dans le morceau. Le témoignage donne une autre mesure du temps de création. Entre la collecte et l’utilisation, des années peuvent passer.
Le sampling engage ainsi une façon d’écouter ce qui nous entoure. Certains sons intéressent par leur netteté, d’autres par leur rugosité ou les souvenirs qu’ils transportent.
Toute la difficulté consiste à leur trouver une fonction dans la composition. Un enregistrement chargé d’histoire ne devient pas automatiquement un bon morceau. Il faut encore lui donner une place, une durée et des voisins.
Droits de suite
Le travail possède enfin une dimension que l’enthousiasme de la découverte peut faire oublier. Un extrait de disque peut engager des droits sur l’enregistrement comme sur l’œuvre musicale qu’il contient.
L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle distingue ces différentes protections et rappelle les risques d’une exploitation non autorisée. Les permissions nécessaires dépendent notamment de la source, des licences et du droit applicable.
Pour un artiste qui prépare une sortie, retrouver l’origine d’un fragment et les conditions de son utilisation fait donc partie du travail. La question rejoint celles abordées par le volet professionnel de Moga. Produire de la musique implique aussi de comprendre ce qu’on utilise et ce qu’on pourra diffuser.
L’intérêt d’une initiation au sample se situe dans cette découverte des décisions qui précèdent le morceau fini. Où couper ? Que répéter ? Quelle imperfection garder ? À quel moment s’arrêter ? Un ordinateur peut exécuter toutes ces opérations. Il reste à quelqu’un d’entendre pourquoi ce son-là mérite une seconde vie.
