Sport
Futsal : Anatomie d’un succès marocain
L’équipe nationale de futsal est devenue une référence internationale. Derrière cette prouesse, une combinaison rare : la continuité d’un projet technique, un investissement institutionnel assumé et une génération de joueurs formés pour gagner.
Il y a une quinzaine d’années, le futsal marocain vivait dans l’ombre. Peu de moyens, un championnat confidentiel pour ne pas dire inexistant, et une sélection qui peinait à se qualifier pour les grands rendez-vous.
Aujourd’hui, les Lions de l’Atlas de futsal occupent la sixième place du classement mondial de la FIFA, loin devant tous leurs rivaux africains, et abordent la CAN 2026, qui s’ouvre à Rabat le 12 octobre, avec le statut de triple tenant du titre.
Les débuts n’étaient pourtant pas reluisants. Le Maroc dispute son premier match international de futsal en 1995, face à la Biélorussie, et s’incline 4-1. Pendant plus d’une décennie, la sélection reste un acteur secondaire, régulièrement dominée par l’Égypte, formation alors incontestée de la discipline sur le continent.
Entre 1996 et 2008, les Marocains ont manqué toutes les phases finales de Coupe du monde. Le futsal est alors perçu comme un simple dérivé du football à onze, un sport de quartier plus qu’une discipline à part entière, avec ses propres exigences tactiques et physiques.
Le choix de la continuité
Le tournant intervient en 2010, avec la nomination de Hicham Dguig à la tête de la sélection, sur recommandation de la direction technique nationale.
Seize ans plus tard, il est toujours en poste. Dans un sport où les sélectionneurs changent au gré des résultats, cette longévité constitue sans doute le premier pilier du succès marocain.
«Dguig a pu construire dans la durée. Il a imposé une identité de jeu fondée sur la maîtrise collective, la rotation permanente des blocs de joueurs, une défense haute et agressive et une utilisation fine du gardien-joueur dans les fins de match», explique un spécialiste de la discipline.
Surtout, il a fait de la sélection un projet et non une simple addition de talents réunis quelques jours par an.
Les joueurs connaissent les principes, les automatismes se transmettent d’une génération à l’autre, et chaque nouveau venu s’insère dans un cadre déjà établi.
La première récompense arrive vite : en 2012, le Maroc participe pour la première fois de son histoire à la Coupe du monde, en Thaïlande. L’expérience est courte, mais elle marque l’entrée du pays dans le cercle des nations qui comptent.
Le deuxième pilier est institutionnel. L’élection de Fouzi Lekjaa à la présidence de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), en 2014, ouvre une ère d’investissements massifs dans toutes les sélections, futsal compris.
Le staff bénéficie de meilleures conditions de préparation, de stages réguliers et d’un calendrier de matchs amicaux de haut niveau contre les meilleures nations européennes et sud-américaines.
Ce soutien s’inscrit dans une stratégie plus large du football marocain : le Complexe Mohammed VI de Maâmora, inauguré en 2019, offre aux sélections nationales des infrastructures de niveau mondial.
Le futsal profite de cet écosystème au même titre que l’équipe A, les équipes de jeunes ou la sélection féminine. Le Royaume s’impose aussi comme pays organisateur privilégié : la CAN de futsal s’y tient en 2020 à Laâyoune, en 2024 à Rabat, puis de nouveau en 2026.
Le règne continental
Sur le plan africain, la bascule est spectaculaire. En 2016, en Afrique du Sud, le Maroc remporte sa première Coupe d’Afrique des nations de futsal en battant l’Égypte en finale, mettant fin à l’hégémonie des Pharaons. Il récidive en 2020 à Laâyoune, puis en 2024 à Rabat.
Trois titres consécutifs, souvent acquis avec des écarts importants, qui traduisent un fossé désormais net avec le reste du continent. Le classement FIFA illustre cette domination de manière brutale : là où le Maroc pointe au sixième rang mondial, l’Égypte, deuxième nation africaine, se situe autour de la quarantième place. Aucune autre sélection du continent n’approche le niveau marocain.
La domination s’étend au monde arabe, avec trois Coupes arabes remportées d’affilée, en 2021, 2022 et 2023. Mais ce sont les résultats en Coupe du monde qui ont définitivement changé le regard porté sur le futsal marocain.
En 2021, en Lituanie, les Lions atteignent pour la première fois les quarts de finale, où ils ne cèdent que face au Brésil, référence absolue de la discipline. En 2024, en Ouzbékistan, ils rééditent cette performance. Le huitième de finale remporté 4-3 face à l’Iran, nation historique du futsal asiatique, reste l’un des sommets de cette épopée. Là encore, c’est le Brésil qui met fin au parcours en quarts.
Entre ces deux Mondiaux, des victoires de prestige en matchs amicaux, comme le succès 3-2 face à l’Argentine en 2023, ont achevé de convaincre les observateurs. «Le Maroc n’est plus une surprise : il est devenu un adversaire que les grandes nations abordent avec sérieux.
Le classement FIFA le confirme, avec une sixième place mondiale conservée en 2026 derrière notamment le Brésil, le Portugal, l’Espagne et l’Argentine», poursuit notre spécialiste.
Une génération dorée
Aucun système ne gagne sans joueurs. Le Maroc a bénéficié d’une génération remarquable, incarnée par des cadres, comme le capitaine Soufiane El Mesrar, le gardien Reda Khiyari, ou des joueurs techniques capables de faire la différence dans les petits espaces.
Plusieurs d’entre eux ont tenté l’aventure dans les championnats européens, notamment en Espagne et au Portugal, les deux références mondiales, ce qui a permis d’élever le niveau d’exigence de l’ensemble du groupe.
Le sélectionneur a également su puiser dans la diaspora. De nombreux joueurs nés ou formés en Europe, en Espagne, aux Pays-Bas, en Belgique ou en France, rejoignent la sélection, apportant une culture tactique différente. Cette double filière, championnat national et diaspora, donne à Dguig une profondeur d’effectif que peu de sélections possèdent.
L’enjeu est désormais le renouvellement. Depuis 2025, le sélectionneur rajeunit progressivement son groupe, en lançant de jeunes joueurs locaux et en intégrant de nouveaux talents évoluant en Europe.
Cette transition, menée sans rupture, doit permettre au Maroc de rester au sommet sans connaître le creux générationnel qui frappe souvent les équipes après un cycle de succès.
Les défis à venir
Le Maroc a atteint un plafond de verre: deux quarts de finale mondiaux, deux éliminations contre le Brésil. Franchir ce palier suppose de rivaliser avec les nations dont les championnats professionnels sont parmi les plus relevés du monde.
Le développement d’un championnat national plus compétitif, la multiplication des matchs contre les meilleures sélections et la poursuite de l’exportation de joueurs vers l’Europe seront déterminants.
À court terme, l’objectif est clair : conserver le titre continental à domicile en octobre 2026, dans un groupe comprenant l’Algérie, la Libye et la Zambie, et préparer la prochaine Coupe du monde avec l’ambition d’aller enfin plus loin qu’un quart de finale.
L’anatomie du succès marocain en futsal tient en quelques mots : un projet, un homme, des moyens et une génération. Là où d’autres fédérations changent de cap au premier revers, le Maroc a misé sur la stabilité et la vision à long terme.
Le résultat : une sélection qui domine son continent, bouscule les puissances mondiales et sert désormais de modèle à toute l’Afrique. Le futsal marocain n’est plus une promesse, c’est une référence.
Un modèle qui dépasse l’équipe masculine
La réussite du futsal marocain ne se limite plus aux hommes. La sélection féminine, créée récemment, a remporté la première CAN féminine de futsal en 2025, avant d’atteindre les quarts de finale de la première Coupe du monde féminine de futsal la même année.
Ce succès rapide montre que le modèle est reproductible : structures, encadrement et ambition produisent des résultats, y compris dans une discipline naissante.
