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Agroalimentaire : Dans l’ère des ingrédients stratégiques
Après les filières historiques, le secteur investit de nouveaux maillons. AJP, Fortune Maroc, Alsa, Oland, Cosumar, Centrale Danone ou encore Anouar Invest incarnent cette évolution, qui est celle de produire localement davantage de valeur, depuis les aliments élaborés jusqu’aux ingrédients stratégiques.
L’industrie agroalimentaire marocaine franchit un nouveau palier.
Après avoir consolidé ses filières historiques, dont le sucre, le lait, la minoterie, les huiles, les conserves, les pâtes alimentaires ou encore les produits de la mer, elle s’est engagée depuis quelques années sur deux fronts, à savoir la montée en gamme des produits finis et la fabrication locale d’intrants techniques jusque-là importés. La première dynamique prolonge des activités déjà installées, puisqu’elle repose sur l’élargissement des gammes, la sophistication des recettes et la localisation de références auparavant fabriquées à l’étranger, quand la seconde marque une rupture plus profonde.
Elle concerne des ingrédients intermédiaires, indispensables aux autres industriels, comme le gaz carbonique alimentaire, les protéines laitières, le lactose, les levures ou les améliorants de panification.
Parmi les projets récents, Agro Juice Processing (AJP) a engagé 175 millions de dirhams pour l’extension de son unité de Meknès sur six années. Historiquement positionnée sur les jus, l’entreprise a investi des segments encore largement alimentés par les importations, dont la sauce tomate en emballage carton, les crèmes culinaires et le thé glacé. Elle a également relocalisé une partie de la production destinée au marché marocain dans le cadre de son partenariat avec le groupe espagnol Pascual.
La société a également développé des crèmes de cuisson et à fouetter, ainsi que des boissons végétales sous la marque Elty, sur un marché encore fortement dépendant de l’offre étrangère. L’extension a contribué à la création de plus de 300 emplois directs en cinq ans, portant l’effectif de l’entreprise à plus de 800 collaborateurs. Ce développement intervient suite à un premier investissement annoncé en 2020, d’un montant de 45,3 millions de dirhams, portant sur l’augmentation de la capacité de traitement UHT et le lancement du lait aromatisé.
Parallèlement, Fortune Maroc a inauguré, le 17 avril 2026 à Bouskoura, l’extension de son unité consacrée à la biscuiterie, à la chocolaterie, à la confiserie et au snacking. L’investissement de 220 millions de dirhams a financé de nouvelles lignes de biscuits, de chocolats et de confiseries et généré plus de 300 emplois directs supplémentaires. Une deuxième extension de 65 millions de dirhams est déjà annoncée pour renforcer la production de biscuits, de gaufrettes et de chocolats. Créée en 2012, l’entreprise avait commencé par importer et distribuer des produits alimentaires avant d’engager, à partir de 2014, leur industrialisation locale.
De même, Best Biscuits Maroc a engagé un programme portant sur de nouvelles lignes de gaufrettes, de biscuits et de génoises. L’objectif est à la fois d’enrichir l’offre locale et de remplacer certaines références importées par des produits fabriqués au Maroc.
Autre exemple : Alsa. La ligne inaugurée en décembre 2024 à Bouskoura produit des poudres à lever, des aides pâtissières et des mélanges pour gâteaux, avec une capacité annuelle qui atteint 10.000 tonnes.
Dans la filière fromagère, Oland Group produit à Casablanca, depuis le 24 mai 2022, du fromage fondu en portions triangulaires, à travers quatre lignes, avec une capacité de production globale de 15.000 tonnes annuellement. L’investissement de 80 millions de dirhams a permis de compléter une gamme comprenant déjà les fromages en tranches, râpés, en blocs ou à pâte pressée. En outre, l’implantation de Land’Or à Kénitra relève de la même logique.
Le groupe y a localisé la production de spécialités fromagères auparavant fabriquées à l’étranger, puis importées. La substitution concerne ainsi directement le produit fini, avec un double effet portant aussi bien sur la réduction des achats extérieurs que sur la création locale de valeur.
Les intrants, nouveau front industriel
Au-delà de la montée en gamme, les opérateurs agroindustriels sont passés à une industrie de seconde génération qui, elle, intervient lorsque l’usine ne produit plus seulement pour le consommateur, mais pour les autres usines.
Le projet annoncé par Cosumar dans le gaz carbonique alimentaire liquide en est un exemple. Le groupe prévoit d’investir plus de 500 millions de dirhams dans une unité intégrée à sa raffinerie de Casablanca. Le procédé consiste à récupérer le CO₂ issu des opérations industrielles, à le purifier à plus de 99,9%, puis le liquéfier selon les standards requis pour les usages alimentaires.
La première phase doit atteindre 20.000 tonnes par an, avec une mise en service annoncée pour la fin de 2026. L’acquisition des équipements est déjà engagée. Ce produit, jusque-là entièrement importé, est utilisé dans les boissons gazeuses, le conditionnement sous atmosphère protectrice, la réfrigération et la fabrication de glace carbonique. Le projet permet aussi de valoriser un flux industriel jusqu’ici peu exploité. Un rejet devient ainsi un intrant commercialisable auprès d’autres branches agroalimentaires. Dans l’industrie laitière, Centrale Danone a inauguré en juillet 2026, à Fkih Ben Salah, le procédé Milk-Co. L’installation repose sur la microfiltration, l’ultrafiltration et la nanofiltration du lait.
Ces technologies permettent d’en extraire plusieurs composants, notamment les protéines, le lactose et les minéraux, qui sont ensuite utilisés dans la fabrication de yaourts, de fromages ou de boissons lactées enrichies.
Par ailleurs, à Jorf Lasfar, le projet Anouar Yieldest Additives (AYA) s’inscrit dans la même trajectoire. Il prévoit la fabrication de levures et d’améliorants alimentaires à partir, notamment, de mélasse issue de l’industrie sucrière. La production repose ainsi sur des procédés de fermentation, de séparation et de séchage. Elle fournit un intrant essentiel aux boulangeries, aux minoteries et aux fabricants de produits céréaliers.
In fine, le Maroc ne produira certes pas l’ensemble des enzymes, cultures microbiologiques, équipements ou composants spécialisés dont son industrie a besoin.
Mais la relocalisation des opérations de purification, de fermentation, de fractionnement, de formulation et de conditionnement réduit déjà certaines dépendances. Elle permet aussi de renforcer la maîtrise de la qualité, de sécuriser les approvisionnements et de faire émerger de nouvelles compétences.
Un socle industriel déjà solide
L’émergence d’industries agroalimentaires de seconde génération s’appuie sur un appareil productif déjà conséquent. L’industrie agroalimentaire marocaine compte environ 2.000 entreprises, emploie près de 207.000 personnes et génère plus de 190 milliards de dirhams de chiffre d’affaires en 2022.
Ses exportations ont atteint environ 43 milliards de dirhams en 2023. Le secteur représente près de 21% de l’emploi industriel, 24% de la valeur ajoutée et 23% du chiffre d’affaires de l’industrie nationale. Ce poids repose sur des filières historiquement structurées. Par ailleurs, le Maroc dispose également d’acteurs intégrés capables de couvrir plusieurs maillons, depuis la production agricole ou la collecte jusqu’à la transformation et à la commercialisation.
