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Chronique

Au café des négociants

Le football raconte une histoire. Une action raconte un bilan comptable. Un dribble de Bouaddi face au Brésil procure davantage d’émotions qu’un dividende semestriel.

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Il suffit d’entrer dans un café marocain pendant cette Coupe du monde pour se rendre compte que le Maroc est probablement l’un des pays les plus peuplés d’analystes financiers au monde. Simplement, ils ne travaillent pas à Casablanca Finance City. Ils travaillent au café.

Depuis quelques jours, une grande partie du pays ne parle que de cela : la prestation d’Ayyoub Bouaddi face au Brésil. À 18 ans, le milieu de terrain marocain a livré un match qui a attiré l’attention bien au-delà des frontières du Royaume.

Les médias étrangers s’emballent. Les recruteurs observent. Les supporters calculent déjà. Certains le voient à Madrid. D’autres au PSG. D’autres encore imaginent sa valeur marchande dans le prochain mercato.

Et écoutez attentivement les conversations. «Ce petit-là va valoir une fortune.» «Avec ce match, sa valeur doit passer à au moins 80 millions d’euros». «Son potentiel est énorme.» À bien y réfléchir, il ne manque qu’un terminal Bloomberg sur la table pour se croire dans une salle de marché.

Car au fond, que font ces supporters ? Ils évaluent un actif. Ils anticipent une performance future. Ils calculent une création de valeur. Ils essayent d’identifier avant tout le monde le prochain grand gagnant. Autrement dit, ils raisonnent exactement comme des investisseurs.

Lorsqu’un Marocain regarde Bouaddi aujourd’hui, il ne juge pas seulement le joueur qu’il est. Il imagine déjà celui qu’il deviendra. Il projette une trajectoire. Une progression. Une valeur future. C’est précisément ainsi que fonctionne la Bourse.

Une action ne s’achète jamais pour ce qu’elle est aujourd’hui. Elle s’achète pour ce qu’elle pourrait devenir demain.

Le paradoxe est fascinant. Le même supporter capable de détecter un futur crack après quelques matchs réussis devient soudain beaucoup plus prudent lorsqu’il s’agit d’investir son propre argent. Au café, il sait reconnaître un talent sous-évalué.

En Bourse, il préfère souvent attendre que tout le monde l’ait déjà découvert. Pourtant, la logique est identique.

Les débats autour de Mohamed Ouahbi à sa prise de fonction ressemblent eux aussi étrangement à des discussions de gestion de portefeuille. Faut-il accélérer le renouvellement de l’équipe ? Miser davantage sur les jeunes ? Préserver certaines valeurs sûres ?

Préparer dès aujourd’hui l’échéance de 2030 ? Ça ressemble beaucoup au dilemme de l’investisseur : faut-il privilégier le rendement immédiat ou construire la performance future ?

Même les sélectionneurs font finalement de l’allocation d’actifs. Ils arbitrent entre expérience et croissance. Entre sécurité et potentiel.

Entre présent et avenir. Le plus amusant est que les Marocains maîtrisent intuitivement des concepts financiers que certains livres expliquent sur plusieurs centaines de pages. Ils savent qu’un joueur peut traverser une mauvaise période sans perdre son talent.

Ils savent qu’il faut parfois plusieurs saisons pour qu’un potentiel se transforme en valeur. Ils savent qu’un actif devient intéressant avant son explosion, pas après. Ils savent qu’il faut parfois avoir raison avant les autres. Exactement comme en Bourse.

La différence est ailleurs. Le football raconte une histoire. Une action raconte un bilan comptable. Un dribble de Bouaddi face au Brésil procure davantage d’émotions qu’un dividende semestriel. Une qualification en huitièmes de finale fait davantage vibrer qu’une publication de résultats.

Et c’est peut-être là le vrai défi de la culture financière. Car les mécanismes de l’investissement ne sont pas étrangers aux Marocains. Ils les pratiquent déjà chaque semaine. Ils évaluent, anticipent, arbitrent, spéculent et construisent des scénarios avec une sophistication parfois impressionnante. Le problème n’est donc peut-être pas que nous ne comprenions pas l’investissement.

Le problème est que la Bourse manque peut-être encore de Bouaddi, de stades pleins, de débats passionnés et de soirées où l’on refait le monde jusqu’à minuit.

Un peu comme dans les marchés matures du Golfe, des États-Unis, de Londres ou d’Asie. Car au fond, dans les cafés marocains, nous sommes déjà tous des investisseurs. Nous avons simplement choisi un autre marché.