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Hicham Lasri, Satan et les gardiens du temple

Autour de «Thank you satan (actuellement en salles)», un teaser a suffi pour déclencher plainte, indignation morale et emballement politico-religieux. Le cinéaste, lui, contre-attaque contre la tartufferie, la censure informelle et les faux dévots du grand écran. Rencontre.

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À peine «L’exclu de la miséricorde divine (Thank you satan)» a-t-il commencé à circuler sur les réseaux que les gardiens autoproclamés de la morale ont sonné l’alarme.

Le 24 mars, la présidence du parquet général transmet le dossier au procureur près la Cour d’appel de Casablanca.

La cause ? Une plainte déposée par l’association Printemps du cinéma (Rabii al-cinema), qui n’a manifestement guère goûté les images. Celle-ci dénonçait un clip promotionnel «truffé de scènes choc», diffusé par La Prod.

Le réquisitoire est désormais bien huilé. «Satan» dans un lieu sacré, des symboles religieux, Coran en tête, mêlés à des séquences jugées obscènes, quelques insultes en anglais, et la machine pénale s’enclenche.

Les plaignants invoquent le Code pénal marocain ainsi qu’un récent arrêt de la Cour de cassation criminalisant la diffusion de contenus pornographiques en ligne.

L’association ne s’arrête pas là.

Elle somme le Centre cinématographique marocain (CCM) de bloquer le visa du film, dont la sortie était annoncée pour le 8 avril, avertissant qu’autoriser une œuvre contenant de telles séquences reviendrait à lui offrir un blanc-seing alors même qu’elle est sous enquête judiciaire.

Elle envisage aussi de saisir le Conseil supérieur des oulémas et le ministère de tutelle afin de vérifier le respect de la «protection des bonnes mœurs» sur le plateau.

Kafka à Casa, version teaser
Dans un autre contexte, on parlerait d’emballement. Ici, cela relève presque d’un genre. L’artiste iconoclaste face aux sentinelles de la vertu, la fiction convoquée devant le tribunal du sacré, et en arrière-plan une lutte ancienne entre contrôle moral et liberté de création.

Hicham Lasri, lui, ne feint ni la surprise ni l’indignation. «On est dans un État de droit. Chacun est libre de ses actions, mais chacun est aussi responsable de ses actions», dit-il.

«Il ne faut pas oublier qu’on est dans une année électorale. Il y a plein de choses absurdes qui sont là que pour le fracas, pour l’esbroufe. Je regarde ça avec beaucoup de distance», ajoute-t-il.

Distance, donc. Mais pas désengagement. «S’il faut suivre une procédure légale, on est prêt. Mais c’est de l’intimidation qui n’est pas justifiée. Le film n’était même pas montré.

Les gens partent du principe qu’ils ont compris, mais d’une manière très limitée. Du coup, on ne parle de rien. C’est kafkaïen», insiste-t-il.

Ce qui est attaqué ici, rappelle le cinéaste, ce n’est pas une œuvre débattue, mais quelques images sorties de leur logique narrative. «On parle d’un teaser. C’est artistique, pas explicatif. Ça donne une ambiance, un univers», explique-t-il.

Derrière ces images, pourtant, il y a un projet précis. «C’est un film noir sur l’histoire d’un auteur raté qui galère et qui doit trouver une solution pour gagner de l’argent et qui se résout à adopter le principe d’une fatwa.

Sauf que le personnage n’est pas du tout musulman», raconte-t-il. Un démontage acerbe des dérives extrémistes. Et surtout, une mise en abyme involontaire. «Ce qui est très ironique, c’est que le film parle des choses qui sont en train de nous arriver : l’aveuglement, l’instrumentalisation du politique et du religieux et le cynisme», souligne-t-il.

Le ton se durcit lorsqu’il évoque les «gardiens du temple». «Je veux bien comprendre qu’il y ait des gens qui veulent défendre les valeurs. Mais de quel droit on s’érige comme gardiens du temple ! Qui vous a mandatés», lance-t-il. Pour lui, la question dépasse le choc.

Elle touche à la liberté. «Je comprends qu’on puisse être dérangé par une œuvre. Mais je suis de l’école de la liberté. Il faut laisser aux gens la possibilité de faire leurs choix», affirme-t-il.
Il distingue régulation et censure.

«La classification est intéressante. Elle évolue. Les mœurs changent», note-t-il. Mais, «est-ce que nos valeurs sont si fragiles qu’une image peut les ébranler», enfonce-t-il le clou.

«Notre société n’est pas fragile. Nos valeurs ne sont pas fragiles. Notre rapport à la religion n’est pas fragile», martèle-t-il.
Dès lors, la polémique prend une autre dimension. «C’est une manœuvre politicarde, malhonnête, pour se donner du pouvoir», tranche-t-il. «C’est plus facile de dire non que de créer quelque chose d’intéressant», ajoute-t-il.

Le cinéaste élargit la critique.

«On a une pluie de coachs, une panoplie d’imams, une palette de politiciens…, tout le monde pense pouvoir parler de tout», ironise-t-il. «Quelqu’un fabrique quelque chose et des milliers de personnes viennent dire si c’est bien ou pas.

C’est stérile», poursuit-il. Lui revendique une autre posture. «Je me réveille, j’écris, je travaille. Je ne suis pas là à attendre pour juger ce que font les autres», explique-t-il.

Sa vision du cinéma est claire. «On en a marre des contenus. Des choses qui passent et qu’on oublie», déplore-t-il. «La création importante est forcément abrasive. Ça doit piquer. Sinon, ce n’est pas thérapeutique», affirme-t-il.

«On a besoin d’activer notre intelligence. L’art ne s’adresse pas seulement au tube digestif», insiste-t-il.

«Si on n’est pas libre, on n’est pas artiste»
Sur la censure, il nuance. «Il n’y a pas de vraie censure structurelle au Maroc. Il y a de la classification», explique-t-il.

«On m’a demandé de couper, j’ai refusé. On m’a dit interdit aux moins de 16 ans, et je trouve ça cohérent», précise-t-il. Mais il pointe un autre danger. «La vraie censure, c’est l’autocensure.

Et la censure informelle», dit-il. «Quand on gratte un peu, on découvre des instrumentalisations», ajoute-t-il.

Pour autant, la polémique, paradoxalement, sert aussi le film. «Les gens sont curieux.
Ils vont découvrir que c’est plus intéressant que ce qu’on raconte», estime-t-il.

Au fond, l’affaire rejoue un scénario familier. Un cinéma qui dérange face à un système qui préfère le confort. Entre les deux, un espace de friction. «Il ne faut pas avoir peur.

Il ne faut pas être intimidé», insiste Lasri. «Si on n’est pas libre, on n’est pas artiste», conclut-il.
Un teaser aura suffi à raviver une vieille dramaturgie. Au centre, un cinéaste qui persiste à croire que l’art doit déranger. Sinon, ce n’est qu’un bruit de plus.