Culture
Les bannies des ondes, entre venin des rues et vérités explosives
Rimes acides, argot des rues, vérités qui claquent… Il existe un certain rap qui embrase la toile, mais snobé par les radios. Trop cru pour les uns, trop audacieux pour les autres.
Le rap marocain pulse comme un cœur en furie, mais sur les radios, c’est l’électrocardiogramme plat. Pourquoi ? Pour certains, c’est le verbe cru, l’argot des ruelles qui fleure le soufre et la délinquance. Pour d’autres, moins tapageurs, c’est leur audace à rapper des vérités trop brûlantes : corruption, misère, tabous qu’on préfère enfouir sous le tapis.
Dollypran, Mehdi Ghazoui de son vrai nom, est un volcan. Depuis 2012, ce Casablancais crache une trap fiévreuse, un drill qui cogne, un road rap à la sauce londonienne. Ses textes ? Un labyrinthe de darija brute, d’argot codé, de métaphores acides : «Ghanbdaw countdown/Koulchi 7areg kolchi hareb/ ga3 sokar ga3 l9waleb».
Ça parle deal, galère, rêves de fuite, avec des mots comme «3wina» (spot de vente). Une esthétique du chaos, mélancolique et agressive, portée par des basses qui font vibrer les murs et des refrains qui s’incrustent comme du sirop codéiné.
Mais à la radio ? Zéro. Ses punchlines, fleuries de f*** et d’egotrip, font tiquer les programmateurs. Trop vulgaire, trop proche du lexique des «voyous». Les stations, obsédées par l’image lisse de la «famille marocaine», ferment la porte. Résultat : Dollypran explose sur YouTube – 10 millions de vues –, squatte les playlists Spotify, mais sur les ondes, c’est le néant.
Comme lui, des rappeurs sont relégués au silence. Leur crime ? Un langage qui sent la rue, le deal, la rage. «Kayn beef, kayn dass !» : Dolly clashe, mais pas sur FM.
Dollypran n’est que la pointe de l’iceberg. Dans l’underground, d’autres rappeurs, loin des gros mots, se heurtent au même mur. Leur faute ? Dire ce que personne ne veut entendre. Ceux-là balancent des textes propres mais lourds de sens : chômage, flics, élites déconnectées.
Pas besoin de vulgarité pour se faire censurer – un couplet sur la misère des campagnes ou les barreaux de la liberté d’expression suffit. Gnawi en sait quelque chose : son 3ach l’Sha3b (2019), cri des oubliés, lui a valu la taule, pas les ondes. «La radio, c’est pour les love songs, pas pour les révoltes», lâche un fan. Les radios, sous pression des annonceurs, préfèrent zapper.
«Un texte trop social, c’est un risque. On veut du divertissement, pas du débat», ajoute-t-il. Résultat : ces voix, pourtant plébiscitées sur les plateformes de streaming, restent cantonnées à l’ombre.
Pourtant, ces exclus ne baissent pas les bras. Ils droppent des clips léchés, alignent des millions, font salle comble et fédèrent des légions via des lives Twitch ou Kick. La radio n’est pas leur Graal : Internet est leur ring, les quartiers leur public.
Le vent tourne, doucement. Des shows comme Jam Show sur 2M fissurent le mur, mais même là, les profils trop crus ou trop politiques passent rarement le filtre. Les poètes maudits tracent leur route. Ils filment, rappent, postent, sans attendre la bénédiction des antennes. Pour eux, pas besoin de fréquence pour faire du bruit.
